UNE BELLE Fête

Valère Clauzel





Une belle fête


On arrive à Speculor entre amis, ou du moins est-ce ce qui était prévu. On y était invité : à parler, discuter, échanger, boire des bières belges et visiter Bruxelles. Bref, ça avait l’air chouette. Il parait qu’on aurait rencontré des écrivain·e·s, des peintres, des artistes, des musicien·ne·s, des jardiniers : un beau programme ! On se serait peut-être même fait ami avec les amis de nos amis (ceux qui nous avaient invité). Il paraît que c’est le pouvoir de la littérature. Ça ne s’est pas fait, c’est dommage, il y en aura d’autres. Et puis Speculor en ligne c’est peut-être encore mieux, quoique moins festif.


En réseau


Car en ligne, Speculor semble révéler sa vraie nature. Le besoin de se réunir, le choix des invités, la préparation de la manifestation, son bon déroulement puis la publication éventuelle de ses actes sont autant d’actions qui nécessitent l’usage des réseaux numériques. Le passage au tout-en-ligne ne fait que dévoiler les mails, « mp » et autres posts instagram ou facebook sur lesquels repose cette mise en commun. Des éléments qui seraient peut-être moins évidents si nous nous étions réunis dans un lieu et un moment précis, tant ils sont indispensables à l’événement même.

Dans un article qui a déjà dix ans, Etienne Candel et Gustavo Gomez-Mejia expliquent comment la figure de l’écrivain préexiste à la figure de l’auteur en ligne et comment elle « connote la valeur du geste auctorial(1) ». L’organisation en ligne de Speculor, et donc son annulation, révèle la préexistence de nos réseaux et vient dénoter la vraie nature de ce qui avait l’air d’une manifestation à l’ancienne. Fondamentalement, Speculor était une manifestation numérique.

Surtout, ce que cela révèle, c’est combien Speculor relève aussi d’une autre caractéristique de la littérature en ligne : l’élaboration de celle-ci « comme une forme relationnelle(2) ». À quel point nos sociabilités littéraires font-elles de nous des auteurs ? À quel moment la participation à ce genre de rencontres (séminaire, colloque, en ligne ou non, ou l’apéro après rencontre en librairie, peu importe) affecte-t-elle notre littérature ? C’est en gros le même problème que celui de l’œuf ou la poule : y a-t-il d’abord l’auteur ou d’abord le réseau ? Ou sur un mode plus spéculatif : l’auteur préexiste-t-il a son réseau ?

Peut-être que Rétine peut nous aider à répondre à ceci et à cela. Son narrateur, qui a tout l’air d’un auteur, boit, discute, participe à des vernissages ; mais il est aussi un gros utilisateur de Skype, de son smartphone, d’images. Une analyse fine de ce livre aurait pu alors nous apporter les réponses qu’un auteur de littérature fait à ces questions. Oui mais, seulement, c’est exactement ce qu’on nous demande de faire à Speculor : de nous « interroger sur la littérature » « partant des textes de Théo Casciani ». Ce « faites ce que je dis et ce que je n’ai pas fait » trahit une nouvelle fois une vraie nature numérique en manifestant une caractéristique de la littérature en ligne (elle aussi établie par Candel et Gomez-Mejia) : l’intégration de son propre feedback.

Enfin, Speculor n’échappe pas à une dernière caractéristique de la littérature numérique : la négociation avec l’outil technologique. On nous dit que « son site répertoriera l’ensemble des contributions et discussions du séminaire tout en permettant à chacun·e d’en produire ses propres actes. » Voilà une mise à distance pudique de sa vraie nature : Speculor n’est qu’un site, tout en étant bien plus que cela comme nous l’avons écrit plus haut ; ainsi qu’une belle prétérition : tout à la fois contribution et acte, l’événement réaffirme sa manière de fonctionner comme un site, en réinjectant en permanence dans sa machine sa propre expérience et son propre discours.

Ce que René Audet appelle la « rééditorialisation », « cette constante négociation du flux et du fixe », est peut-être une autre définition possible d’un mouvement spéculatif. C’est sans doute aussi exactement ce qu’il faut à Rétine, tant son fonctionnement en est proche.

Par l’ouverture qui la caractérise, les déplacements qu’elle opère à travers les modalités processuelles de la diffraction et de l’inachèvement, l’écriture numérique contribue à renouveler la capacité de la narrativité actuelle à raconter le monde, aussi virtuel [on pourrait aussi écrire “visuel”] soit-il .(3)


C’est-à-dire, le même but que s’est donné Rétine. Une boucle de bouclée.


Où commence l’écriture


Maintenant qu’il y a eu dévoilement et qu’on n’est plus trompé sur la marchandise, et qu’en plus, on s’en sort de manière positive et touchante, on est en droit d’en savoir un peu plus. Je veux dire, d’enfin savoir où est l’atelier de Théo Casciani ? où écrit-il ? quand écrit-il ? On est en droit de se poser la question, on est en droit d’exiger une réponse ! Va-t-on enfin apercevoir l’arrière-boutique ?

Pas si sûr. Car on a eu Rétine multimédia et aussi Rétine sur tapis, puis Rétine en colloque, en colloque en ligne mais aussi Rétine en soirée. De sorte que Rétine a plus à voir avec réticulaire qu’avec l’organe visuel ? Oui et non, si l’on reprend ce qu’en dit Bertrand Gervais. Décliné sur plusieurs supports, « le livre endommagé devient son image. Et le texte, ne disparaissant plus dans son usage, apparaît(4). » Rétine partout donc, mais Rétine nulle part, un livre qui décrit des images, en produit, puis en devient finalement une en se défaisant comme livre, ou plutôt en multipliant ses manifestations.

Que peut-on voir dans ce « reflet » d’elle-même qu’elle a produit ? Voit-on un peu d’écriture ? Je crois malheureusement qu’on n’en saura pas plus. Miroir sans tain, Rétine et ses doubles nous refusent l’accès à ce qu’il y a derrière. Palais des glaces, elle se multiplie pour nous faire tourner la tête. Surtout, elle nous invite insidieusement à produire d’autres multiplications d’elle-même et se nourrit de nos textes pour en faire d’autres reflets, d’autres images. On est sans cesse pris dans les reformulations successives, rééditorialisés nous-mêmes par elle. Car sous ses airs très sérieux, c’est une drôle de machine : brillante, frustrante aussi ; calculatrice, qui sait ?

On ne saura finalement pas où Rétine s’est écrit, et être allé à Bruxelles n’y aurait rien changé. Toutefois, on a très certainement été écrit par Rétine, on a participé de l’élaboration d’elle-même, mais aussi, peut-être, d’autres textes qu’on ne verra jamais s’écrire. Rétine n’est sans doute pas une œuvre collective, mais se nourrit d’un collectif qu’elle aime organiser. Nous voilà donc, à nos frais, sautant joyeusement dans le piège qui nous était tendu, exécutant ce qu’on s´était promis de ne pas faire ; et jurant finalement que l’on ne nous y prendrait plus !




























































(1) Etienne CANDEL et Gustavo GOMEZ-MEJIA, Écrire l’auteur : La pratique éditoriale comme construction socioculturelle de la littérarité des textes sur le Web, Saint-Cloud, 2010, p. 1..





(2)Etienne CANDEL et Gustavo GOMEZ-MEJIA, Ibid., p. 11.















































(3) René AUDET, Écrire numérique : du texte littéraire entendu comme processus, Itinéraires, nᵒ 2014-1, p. 23.

























(4) Bertrand GERVAIS, Imaginaire de la fin du livre : figures du livre et pratiques illittéraires. , Fabula LhT, nᵒ 16.




























Références
AUDET René,Écrire numérique : du texte littéraire entendu comme processus, Itinéraires, nᵒ 2014-1. DOI : 10.4000/itineraires.2267
CANDEL Etienne et GOMEZ-MEJIA Gustavo, Écrire l’auteur : La pratique éditoriale comme construction socioculturelle de la littérarité des textes sur le Web, Saint-Cloud, 2010. URL.
GERVAIS Bertrand, Imaginaire de la fin du livre : figures du livre et pratiques illittéraires., Fabula LhT, nᵒ 16. URL.