ET LE JOUR, CALMEMENT, CREUSAIT MON VISAGE

Benjamin Karim Bertrand







TRAVERSER LE GRAND FLEUVE


Si j'écris, c'est peut-être que je parle, que l'oralité et l'écriture pour un temps résolvent leur différence pour donner forme à une voix qui se désigne comme un "je", exprime, transmet des messages, espère un dialogue indirect car si vous me lisez et si nous nous entendons, alors peut être aurons nous une expérience commune. Si dans l'acte d'écrire je suis dans un temps qui peine à se définir comme passé et qui résolument appartient au domaine du futur alors je ne connais pas à l'avance ce qui se déroule dans l'acte d'écriture faisant confiance à ce flux/flot/fleuve qui m'emmène et trace en érodant la surface du réel vers je ne sais quoi de neuf, peut être rien, mais surement vers un mouvement qui n'a d'autre finalité que sa génération, que son souffle nourri, que son augmentation, je viens d'ailleurs de tirer le Yiking, ai lu ce que le livre de divination me disait à l'héxagramme 42, il y est question d'une augmentation des forces, d'une expansion du panorama, d'une traversée du fleuve et je suis assez sensible en ce moment aux métaphores maritimes et à celles de l'immersion, sensible surement au mythe du déluge et à celui de Moïse ouvrant les eaux pour que le peuple en exode puisse marcher vers le futur, sensible aux métaphores, aux prophéties, aux promesses émancipatoires dit Derrida dans Spectres de Marx, aux messies sans Messie, aux triple horizons qu'il désigne dans ses Spectres de Marx, à l'horizon premier du mal absolu qui rencontre le deuxième horizon qui est celui de la justice qui rencontre le troisième horizon qui est celui de la faute et c'est comme si ces trois horizons se rencontraient pour former une ligne circulaire et ondulatoire, traçant les deltas et poussant le vent sur les choses jusqu'à ce qu'elles s'envolent (c'est aussi dans mon tirage du Yiking), alors c'est comme si ces trois spectres que sont le mal absolu, la justice et la faute se rejoignaient dans le présent des marches.

"Traverser le grand fleuve" me dit le Yiking ce matin, ce qui selon l'exégèse signifie être au contact avec la mort, risquer sa vie et je trouve souvent très réjouissant de réaliser nos marches les plus quotidiennes peuvent aussi aussi devenir des actes, c'est à dire des gestes tendus vers un futur et je ne connais pas de gestes qui ne soient pas tendus vers un futur de justice à part peut être l'acte de faire l'amour qui est tendu vers rien et vers la mort et vers la jouissance et ici deux choses me reviennent en mémoire, la première est liée à mon expérience de danseur interprète contemporain dans la pièce Tragédie d'Olivier Dubois dont je serai ici le témoin ému car si de matrice il est aussi question dans cet hexagramme 42 de l'augmentation dans le yiking, il a été aussi question d'une matrice forte d'une oeuvre chorégraphique avec ce geste peut être le plus partagé de la marche, Tragédie est une pièce de marches frontales et nous marchons, nous marchions, nu.e.s face à vous, vers vous assemblée de spectateurs.trices puis contre vous et alors dos à vous et chaque aller et chaque retour formait un flux singulier et pluriel, une vague communément prise en charge par le désir de chacun.e de marcher vers un futur dont on ignore la facture comme lorsqu'au détour d'une rue, la panorama se fait neuf, toujours neuf dans le défilement des choses dans mon champ de vision, toujours le réel est neuf, toujours il est neuf et toujours il se répète dans cette nouveauté qui lorsque nous en prenons conscience commence à nous fatiguer car toujours des visages neufs, toujours des parcelles de réel neuves, toujours cet effort et cette exigence et cette dévotion, cette ferveur à considérer la réalité dans sa nouveauté, c'est inouï alors c'est ce dévoilement qui me semble lié à ce qu'Edouard Glissant écrit quand il évoque notre recherche de la totalité, que cette recherche ne se fait non pas par "fulguration mais par accumulation de sédiments", et la vision est paradoxale, elle est violente car elle oublie vite ce qui a déjà été vu et en même temps donne à ce qu'elle voit dans le présent, le regard est une force vive, oublieuse aussi de ce qui reste à voir dans le futur mais parfois certaines choses ne se dévoilent pas au premier regard, elles nécessitent un temps d'apprivoisement ? Mais on apprivoise pas le réel, certains diraient qu'on s'y cogne, je dirai en ce moment qu'on l'affleure, qu'on le pèse, ma réalité en ce moment je la pèse, comme un corps ensommeillé qu'on viendrait porter dans son lit pour permettre aux deltas de l'imagination de rejoindre l'océan du rêve et ses jungles sous marines et quand je dis ça je sais d'une certaine manière que nos rêves ont déjà été volés, que nos rêves qu'ils soient ensommeillés ou éveillés sont en quelque sorte volés par l'industrie capitaliste, par les images que nous déposons parfois, dans l'instant, pulsion scopique sans préciosité donnée à la durée, à la latence que demandent certaines images pour qu'elles puissent se former, latence nécessaire aux images de l'horizon; Instagram serait le lieu de cette déposition des images à défaut d'y pouvoir déposer les corps, ceux plongés dans le sommeil ou ceux de nos défunts, une terre du passé où nous déposons les vestiges d'instants et d'images, une sorte de tombe cybernétique planétaire que nous regardons sans cesse.

Et si nous avons peur de regarder la réalité, c'est que peut être notre vision se porte vers le devant avec la conscience de la disparition de Dieu, de la vérité, de l'absolu, du Père et avec cette catastrophe et ce vertige, nous sommes de plus en plus conscients (et c'est d'une acuité folle) que nous ne serons ni sauvé ni guéri et qu'aussi nous ne sommes pas fautifs, capables de fautes mais que la faute n'est pas attachée à notre peau, elle ne la marque pas. On oublie pas, alors, le droit.


LA FIN DES FORêTS


Je ne crois pas cacher mon désir d'ascèse, parfois de néant, de disparition, d'invisibilité, je lui ai donné un nom, titre de ma prochaine pièce, celui de La fin des forêts.
Ce titre de fin des forêts dit une sorte d'aporie, une difficulté logique qui s'articule selon les interrogations suivantes. Si ce titre emprunte à la parole prophétique en disant le possible futur d'une catastrophe écologique, peut-il dire un souhait nihiliste ? Ce souhait est-il un désir de fin du monde ou un désir de fin d'un monde ? Peut-on souhaiter la fin du vivant ? Je vais essayer d'explorer les termes de cette fin avec l'intuition que l'on trouve dans le texte deleuzien de La logique du sens à propos des effets de surface.
Ce titre de fin des forêts est le nom d'une pièce chorégraphique, c'est à dire qu'il convoque, met en présence, transmet, véhicule pratique une pensée du temps et de l'espace.
A rebours de mon naturel, je laisse au second plan la quête du sens et de la profondeur pour appréhender la surface des êtres et des concepts qui sont véhiculés par la langue, la surface on peut la voir dans les gestes, la tonicité, le poids des corps, même si ces corps sont virtuels ou quasi absents dans le cas de ce rêve éveillé qu'est ce paysage de fin des forêts. Car dans ce panorama gris, très peu de corps sont en présence, la vue y est en contre plongée et l'on aperçoit surement une figure mais réduite à son trait le plus mince. Et c'est le trait, figure scripturaire, qui relie la langue poétique avec la composition chorégraphique, qui relient ces deux virtualités qui prennent corps dans l'oralité du discours, dans l'impression de l'objet livre, dans l'événement du spectacle chorégraphique, dans le geste furtif de l'écriture.
Dans cette vision éveillée, le trait mince d'une présence humaine semble s'estomper dans l'horizontalité du paysage immense, la verticalité dans son mouvement s'enfonce et s'érige en double direction semble laisser place au glissement, à l'élargissement, la matière fond. C'est ce mouvement qu'évoque Deleuze dans l'expérience du bègue ou du gaucher : "non plus s'enfoncer mais glisser tout le long de telle manière que l'ancienne profondeur ne soit plus rien, réduite au sens inverse de la surface. C'est à force de glisser qu'on passera de l'autre coté, puisque l'autre coté n'est que le sens inverse. Et s'il n'y a rien à voir derrière le rideau, c'est que tout le visible, ou plutôt tout la science possible est le long du rideau, qu'il suffit de suivre assez loin et assez étroitement, assez superficiellement, pour en inverser l'endroit, pour faire que la droite devienne gauche et inversement. Il n'y a donc pas des aventures d'Alice mais une aventure : sa montée à la surface, son désaveu de la fausse profondeur, sa découverte que tout se passe à la frontière".
Dans ma prochaine pièce, je relie cette expérience de la frontière à une expérience de la peau, de la caresse, d'une utopie du toucher surement pour dire l'envers de ce titre de fin des forêts, pour dire le devenir illimité de la relation, de son étendue, c'est peut être ce que Valéry dit quand il dit que "le plus profond, c'est la peau".
Et si cette fin des forêts faisait référence à une expérience du double, de l'envers et de l'endroit du sens, du sens comme frontière, un temps où "tout événement serait de ce type, forêt, bataille et blessure, tout cela d'autant plus profond que cela se passe à la surface, incorporel à force de longer les corps" écrit Deleuze. Et dans la scénographie du spectacle, tout se jouerait à frontière du rideau, là où il tombe, où se rejoignent le sol et sa verticalité, c'est à cet endroit de l'angle que pourrait être la fin, c'est à dire le temps de la rencontre et de la chute où la fin pourrait être un contact arrêté, un épuisement, une immobilité, un dépôt. Et il ne peut pas y avoir de fin aux forêts comme il ne peut pas y avoir de fin à la langue poétique.
Mais que sont ces forêts ? Si cette fin des forêts est un rêve éveillé, qu'y vois-je dans cet espace touffu ? Qu'est ce que je vois derrière, qu'est-ce que j'interprète de ce rêve un peu gris et linéaire, totalisant ? Quelles sont les racines de cette vision un peu grise, un peu totalisante, un peu fin de siècle ? Est-ce que j'y vois une disparition des filiations, la mort du Père (on entend souvent cela)... le Père ce serait le tronc de la forêt, la mère, ce serait le sol de mousse ? Ou un désir d'étoilement de ces filiations ? Ce titre dit-il un désir de quitter pour un temps l'opacité de la forêt, ses fantômes, ses symboles fixement verticaux pour rejoindre la mer étalée, l'élargissement du sens, l'oubli du sens, sa dissolution ?
Les forêts ne sont pas épuisables comme espaces biologiques et difficilement épuisables sur le plan métaphorique, leur métaphore n'est pas encore usée. Et pour dire la fin d'une métaphore, il faut postuler la fin d'une connaissance vis à vis d'un réel usé et je crois qu'on ne peut pas percer l'opacité de l'espace symbolique de la forêt, son étendue métaphorique ne se développe pas uniquement en termes de verticalités et de troncs, mais en termes d'horizontalité, de sol, de lychens mousseux et de champignons. Une amie aussi me disait que la fin des forêts, c'était la fin des livres, et je pensais à cette fiction de Borgès où il explore la bibliothèque de Babel comme un seul et même grand livre «ce livre total qui nous annule et fait de nous des fantômes». Devenir fantôme, ce serait faire disparaitre son corps, sa peau mais pas son âme et pas ses os non plus. Devenir fantôme ce serait être à la frontière du visible.

Et si cette fin des forêts est un souhait, peut-on souhaiter éthiquement la disparition ? Cette fin des forêts ne serai-elle pas au contraire l'ouverture de l'éthique comme horizon circulaire du sens ? Peut-on souhaiter un grand vent ravageur faisant faire table rase de tout, peut-on souhaiter l'idéal ascétique dont parle Nietzsche dans La généalogie de la morale ? Qu'est ce qui se cache dans ce souhait si ce n'est l'envers et l'endroit de l'événement révolutionnaire que nous rêvons encore comme instaurateur de justice ? Comment ne pas souhaiter la disparition de l'injustice et du meurtre ? Comment ne pas apercevoir que la violence est équivoque, tranchante à la fois révolutionnaire et dévorante ? Et si souhaiter la mort ne niait pas le vivant mais en révéler son éclosion pleine et ce dans l'utopie d'une sortie de la violence ? Et si dans toute pratique post-nihiliste (on l'appellera comme cela) se cachait un désir violent de justice, c'est à dire d'une réinscription horizontale de la justice, l'inscription étalée du droit à la justice dans l'horizon politique, un trait définitif qui dirait "nous ne voulons plus de la barbarie" ? Enfin, l'amour et le meurtre sont-ils l'envers et l'endroit de l' horizon du désir ?

On ne peut pas distinguer la forêt et l'humain, le tronc de l'arbre et la verticalité de la colonne vertébrale, la forêt et le corps et la psyché s'interpénètrent, n'agissant pas ici la pensée ontologique qui dit "être un tout" ou "que le tout soit un" ou "être tout" mais la plasticité d'une conscience qui tend à faire partie d'"un toutmonde" (Edouard Glissant), participer à la pluralité de ce tout.

Je ne sais pas si ce paysage est nu car il a été détruit, je ne sais pas ce qui en moi s'allonge, si cette station horizontale est le signe d'une mort, d'un sommeil ou d'une contemplation cosmique mais quand j'étais à Tokyo, j'ai pu partager quelques heures dans la maison de Yoshito Ono, frère défunt de Katsuo Ono. Et j'ai lu quelques lignes où Yoshito-san parlait de cette chose qui se lève quand tu te couches et qui se couche quand tu te lèves, comme l'envers de ton âme qui se déplie.

Ma vision est une violence faite à la réalité quand elle postule que l'espace forêt est un espace vertical alors qu'elle vit toujours horizontalement, sédimentant la terre, ne pensant pas la frontière entre la terre et la mer mais louant sa conjonction, son sol commun. En regardant les peintures de paysage, le Voyageur contemplant la mer de nuages de Friedrich, j'y décèle un anthropocentrisme forcené pù s'exerce un désir de se mirer dans la nature et de mirer la nature en soi, j'y vois la faculté ou plutôt le privilège de celui qui possède la terre, de regarder le paysage comme une extension de ce qu'il possède. Cet homme au pied victorieux dont le regard se porte vers les lointains ne semble pas être une figure de l'errance ou de l'exil. Non, il se regarde comme sachant déjà ce que sa vision a circonscrit, comme discriminant la réalité par la projection de son être intérieur.

La vision assigne, catégorise, désigne, et j'aimerais alors souligner l'importance d'une décoincidence, d'un écart temporel et spatial, d'un pas de côté, d'une patience, d'une latence horizontale évoquée par l'un des personnages de Faulkner dans le Bruit et la Fureur : "Il m'a dit que le temps reste mort tant qu'il est rongé par le tic-tac des petites roues. Il n'y a que lorsque le pendule s'arrête que le temps se remet à vivre. Les aiguilles étaient allongés, pas tout à fait horizontales".


LE CHIASME


Une patience est aussi un dispositif théâtral permettant l'ouverture et la fermeture d'un rideau.

Dans le texte faulknérien, on assiste à l'expérience optique d'un personnage blanc dans le paysage désertique du Sud des Etats Unis : "C'est alors que je me rendis compte qu'un Noir est moins une personne qu'une manière d'être, l'obvers en quelque sorte des Blancs avec lesquels il vit. Mais au début, je pensais que je devais regretter de n'en avoir point une foule autour de moi, parce que je pensais que c'était le sentiment que les gens du Nord me prêtaient."
Ensuite, la voix de ce narrateur, américain blanc du Sud ségrégationniste des Etats-Unis évoque l'image à laquelle il fait face : "Au milieu des ornières durcies, un nègre, sur une mule attendait le départ du train. Je ne savais pas depuis combien de temps il était là mais il était assis à califourchon sur sa mule, la tête enveloppée dans un morceau de couverture, comme si on les avait construits, lui et sa mule, à cet endroit, avec la clôture et la route, ou avec la colline, sculptés dans la colline même, comme un écriteau pour me dire "Te voilà rentré chez toi. Il n'avait pas de selle et ses pieds ballaient presque jusqu'à terre. La mule avait l'air d'un lapin".
La manière dont la vision donne un cadre et fait coïncider l'entité ici noire avec le paysage questionne sur la discrimination qu'opère le regard dans une forme de réflexe inconscient : dans la vision, premier plan et second plan se chevauchent, un chiasme s'opère entre le corps noir et l'objet couverture, entre la mule et l'homme, la selle et la monture. Ici, il me semble que la vision opère une discrimination qui fait flotter le statut (pardonnez la redondance) de cette statue "sculptée dans la coline même" qui apparait comme objectivée par le regard du narrateur. Et en même temps, il se désigne comme désirant être au milieu d'une foule de noirs comme si sa présence au monde n'était pas séparée de l'expérience de l'étranger, comme si luimême était pris dans l'expérience d'objectivation dont l'homme noir était l'objet.
On pourrait dire que le chiasme sujet/objet ne résout pas son paradoxe dans cette expérience faulknérienne : il le creuse, il ne s'use pas comme l'écrit Derrida en évoquant l'usure de la métaphore dans la Mythologie blanche : "C'est aussi une métaphore qui importe avec elle une présupposition continuiste : l'histoire d'une métaphore n'aurait pas essentiellement l'allure d'un déplacement, avec ruptures, réinscriptions dans un système hétérogène, mutations, écarts sans origine, mais celle d'une érosion progressive, d'une perte sémantique régulière, d’un épuisement ininterrompu du sens primitif. Abstraction empirique sans extraction hors du sol natal [...] Ce trait — le concept d'usure — n’appartient sans doute pas à une configuration historicothéorique étroite mais plus sûrement au concept de métaphore lui-même et à la longue séquence métaphysique qu'il détermine ou qui le détermine. C'est à elle que nous nous intéresserons pour commencer"

C'est tout le paradoxe de la vision et c'est aussi ce que nomme Merleau-Ponty dans Le Visible et l'Invisible on dérobe toujours à l'autre la possibilité même de sa vision, où soudain "l'évidence éclate que là-bas aussi, minute par minute, la vie est vécue : quelque part derrière ces yeux, derrière ces gestes, ou plutôt devant eux ou encore autour d'eux, venant de je ne sais quel double fond de l'espace, un autre monde privé transparait à travers le tissu du mien et pour un moment c'est en lui que je vis, je ne suis plus que le répondant de cette interpellation qui suis plus que le répondant de cette interpellation qui m'est faite."


LE FEU


Quand j'ai rêvé de la forêt, j'ai rêvé de mon père, je crois que c'était lui qui était dans son lit et la maison autour brûlait, tout était calme et tout brulait, un peu comme dans l'incipit du Bruit et la Fureur, où tout est calme et où tout frappait où "à travers la barrière, entre les vrilles des fleurs, je pouvais les voir frapper (...) ils ont enlevé le drapeau et ils ont frappé. Et puis ils ont remis le drapeau et ils sont allé vers terre plein, et puis il a frappé et l'autre a frappé aussi." C'est une violence sourde alors où tout brûle sans bruit et sans flamme, comme dans l'Apocalypse où la vision de Jean s'ouvre sur "une mer de verre, mêlée de feu".
Et puis alors je pense à cette peau de la mer qui craquèle et dans ce panorama, je pense au travail de la psychanaliste Karima Lazali qui évoque l'effacement du nom des tribus berbères par le coloniat français en Algérie; je pense à Yamina Mechakra, romancière et psychiatre algérienne, qui dans La Grotte éclatée propose une sorte de mythologie blanche propre à l'espace mémoriel effacé qu'investigue la littérature algérienne et principalement cette littérature féministe que l'on pourrait dire de l'exil, de l'errance, de la trace et de l'amour. Yamina Mechakra occupe le blanc historique et la disparition des noms. Et s'il est vrai en écoutant ces terres et ces langues qui disent la terre, que "nous ne pouvons satisfaire qu'au monde oraculaire" (Oswalde de Andrade), j'aimerais avec beaucoup d'affection citer ce passage de Yamine Mechakra afin de tenter d'accepter l'altération à rebours et à revers d'une certaine pensée de la guérison doublant celle de la faute, accepter l'altération pour imaginer le nouveau visage que nous pouvons faire naître au devant du monde, visage toujours futur, ridé du poids des jours et bouche tendue, toujours en soif de justice. Alors le paysage naturel n'est pas le miroir de ma condition humaine précaire, il agit en moi, il fait partie de ma condition, le chiasme ne résout pas son paradoxe dans le mythe d'une fusion avec l'autre, il demeure opérant et l'envers de la fusion n'est pas une séparation, une coupure nette, cet envers est un audedans de la fusion, une cicatrisation des tissus, une participation des tissus à la cicatrisation. Et alors si dans ce paysage de fin des forêts, je fais face à la mer et dos à la forêt, comme une atteinte au passé pour avoir les yeux rivés vers l'avenir de l'horizon, mon corps est tout entier à l'écoute des voix fantômes, à l'écoute des spectres qui me parviennent de cette forêt de symboles et ma vision est périphérique face à la mer étale. Alors au sein de cette métaphore maritime qui veut se lire comme un mouvement d'oscillation entre la pensée symbolique et la pensée écologique, comme une nécessaire intégration de l'écologie au symbole pour explorer une pensée élémentale où eau/terre/feu/vent/métal se reflètent sur mon corps nageant énergétiquement en équilibre entre ses pôles, touchant les rives de sess parois, peinant à dire la disparition du père et de la mère, du masculin et du féminin, préférant la conjonction de ses rives sans en proposer la fusion incarnée. Une caresse se profile, une nage et un repos sur la plage et au loin, à l'horizon indépassable de la politique, la perspective de "donner la mort à la mort" (Achille Mbembe) et devenir peau dans le mouvement de l'onde méditerranéenne.



























































































































































































































































































































































































































































































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La grotte éclatée (1979), Yamina Mechakra


"A l'heure où les étoiles doucement se retirent, à l'heure où les enfants rêvent tout haut, à l'heure où les mains se cherchent et où la chair crie la chair sans discrimination, à l'heure où nous oublions la faim, à l'heure où les rides se dérident et les mémoires parlent, à l'heure où les années n'ont plus de poids, Rima souleva le voile fin sous lequel reposait sa jeunesse. Elle la livre un instant sous mes yeux remplis de regard de Salah, mon "je veux vivre" qui à cette heure là, tremblait de froid et de solitude sous les décombres d'une grotte et les cendres d'un feu mort. De nouveau sa voix s'éleva irréelle et recouvrit le bleu silence de l'aube."

"Je suis venue des ténèbres, je chemine dans les ténèbres et je m'en vais dans les ténèbres. Arris,
Laisse-moi ta joue que s'y dépose ma rose, ma rose de satin, ma rose de velours. Laisse-moi ta joue que s'y rencontre ma bouche, écume d'océan et poudre de cristal. Laisse-moi ta joue que s'y forment mes lèvres, bouquet de bruyères, de buis et de chardons. Tends-moi tes yeux que j'y berce mon corps, lac de pétales bleus, d'algues et de pluie. Donne-moi tes yeux que j'y ouvre les miens, deux larmes luisantes d'amour et d'espèrance.

Nous nous unirons au déshérité. Nous nous en irons par une montagne, par une vallée, par une vile, nous irons par le désert, mon silence et ma crainte.
De nos doigts encore tâchés par le charbon, de nos doigts humiliés par d'autres doigts venus d'outre-mer, nous ramasserons la cendre de nos enfants brûlés qui nous cachait la plaine. Nous ferons couler la neige de nos monts pour que vive le pain de nos vallées. Nous drainerons les écritures pour qu'à travers les roseaux siffle le bonheur.
Couverts de terre inquiète ils s'enfonceront dans l'horizon jusqu'à s'y confondre."


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Chroniques d'Atlantis | Cagliari, 6 juillet 2020


Chant de la mer

Qu'est ce qu'une pensée littorale ? Celle qui serait en bordure entre la mer et la peau, la peau de l'eau d'Atlantis. C'est la mer qui propose à la mer un dialogue.

Bientôt, cela arrivera et la mer envahira la terre, nouveau déluge où les possibles d'une terre sans homme seront imaginables, plausibles. Et un cycle de créations non discursives commencera, cycle des oeuvres immergées pour des corps immergées. Un cycle, une vie, un travail absolument aquatiques où tous les signes deviennent échos et cris de mouettes blanches mais ne parlons pas de la terre, parlons des eaux. Parlons de ce requiem de l'Atlantide dont on dit que la civilisation était en splendeurs rituelles aussi cachée que l'Olympe ou l'antichambre paradisiaque des temples bouddhistes. Cette langue de l'Atlantide, sans sens et sans mot, est une langue télépathique où les stimuli des clapotis, le mouvement de systole et de diastole retentissent sans effort de traduction les plus savantes.

Et ce chant de la mer s'entend et se sent comme les cris de la terre. Mais la terre ne crie pas, elle chante d'une vibration toute médium"


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Chant de la terre

Tu te calmes. Tu restes tranquille, dans les limbes du canal, canal des pendus à l'horizon des mers.

Tu te calmes, tu restes tranquille, affolé que tu es, dans la conjonction pleine du nous étoilé qui dit constamment que le commun est et n'est plus, désintégré et apparu dans le battement de l'aile du sémaphore clignotant dans le coin de la maison, proche de la cheminée, clairière rouge. Calme toi, endors toi, tente de ne pas consumer l'intégrité de tes forces pour l'homme dans tes draps et dans ton creux. Car quand apparaitra la fraiche fougère, quand son mouvement par la course deviendra ample, tu auras de quoi fouler la terre d'un pied agile pour la retourner, elle, ses talus et les spectres de sa poussière, en cavale leur chant d'initiés gravé dans la roche, voix minérales dans le dédale souterrain. O toi ma douce, tu m'accompagneras chaque jour, veillant sur mes épaules dans la poche de ma joue, soufflant tes formules sur les parois de mon abdomen, relançant d'éternité en éternité le flux de mes fluides pétrifiés; et leurs ruines, à Tipaza, se réveilleront, dans l'achèvement de ton geste d'amour et de ton chant, toi Sirène lointaine auquel nul sang n'est étranger. Toi déesse mère, je t'envoies mes prières de paix dans les tempêtes des soirs d'été.


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