Rétine, 2019


M’immobilisant alors pour trouver le sommeil, je vis soudain apparaître une perle rougie à quelques centimètres de mon visage. Cette minuscule goutte à la forme évasée et aux teintes fluorescentes voleta sur la vitre, plus assez légère pour regagner le ciel, pas encore suffisamment lourde pour rejoindre l’asphalte, et lorsqu’elle eut fini de graviter à la surface de la baie, elle vacilla quelques instants puis dévala la paroi en traçant une incise orangée sur le verre. Je suivais la marque de cette apparition qui m’avait brusquement arraché au sommeil, je restais pétrifié à la vue du motif rutilant et m’approchais prudemment du vitrage pour inspecter les restes du passage de la perle, et c’était une larme rousse dont je devinais l’empreinte désormais, claire et précise, je filais encore son sillon et c’était une sève que j’avais à présent sous les yeux, un globule parfait et rougeoyant, une pure goutte de sang. Mon souffle s’était doucement emballé et je m’étais raidi sur le siège, les passagers avaient gardé tout leur calme et je continuais à examiner la trace. Personne d’autre ne semblait avoir remarqué cette présence menaçante et je regardais longuement mes voisins en hésitant à les réveiller, de peur de passer pour un fou ou de n’avoir rien dit. Je demeurais figé sur mon assise, croyant un instant qu’il n’y avait plus qu’à essayer de me rendormir, et quand je me tournai à nouveau vers la fenêtre, je vis une dizaine de gouttelettes aux tailles semblables, de la même couleur, qui chutaient identiquement sur toute la hauteur de la baie et couvraient la paroi d’une trame sanguinolente. Cette fois-ci, me redressant plus vivement dans la cabine, je remarquai que mes voisins commençaient à se réveiller dans des gestes tordus à mesure que notre convoi ralentissait, le pare-brise étoilé par des dizaines de perles. Empoigné par cette scène effarante, je portai une nouvelle fois le regard vers l’extérieur et découvris qu’un essaim de poudre rouge voltigeait autour du véhicule. Ce sirocco coloré s’élevait dans le vent et en épousait les mouvements languides et harmonieux. La grande nappe de sable stagnait dans l’air humide et s’immisçait dans la brume pour composer un voile dont l’étoffe, ni jaune ni tout à fait rouge, ondulait au gré des rafales et du souffle produit par le passage des voitures. Après quelques minutes, le rideau cendreux avait fini par recouvrir toutes les parois de l’autobus, propulsé par le vent et figé par la pluie. Les vitres ressemblaient désormais à un alliage de fards coagulés et de filets humides, si bien qu’il fallait espérer la venue de nouvelles égouttures pour dissoudre ce filtre orangé qui tapissait les baies. Les grands essuie-glaces de l’autocar se balançaient difficilement devant le conducteur mais ne parvenaient plus à disperser la couche compacte des poudres plaquées contre le pare-brise, et un gigantesque embouteillage s’était rapidement formé sur l’autoroute en freinant notre convoi. Nous roulions désormais au pas, et les signaux de détresse se multipliaient tandis que je percevais le ralentissement progressif du trafic en voyant les rangées de phares décélérer puis s’arrêter derrière les poussières. Je n’avais plus conscience de la profondeur de mon champ de vision, je remarquais des ondulations éventées mais ne savais plus dire s’il s’agissait d’un frémissement de la surface ou d’une déferlante plus lointaine, et, alors que nous attendions une reprise du trajet ou une quelconque explication sur les raisons de ce spectacle, j’eus l’impression que l’air se matérialisait enfin sous mes yeux, visible et palpable, et que ses courants étaient incarnés par les moindres mouvements de ces amas de couleur. Le temps continua à s’écouler de la sorte, et, au bout d’une dizaine de minutes durant lesquelles les passagers s’étaient armés de patience pour conserver leur calme en dépit du mutisme du chauffeur, un premier voyageur à bout de nerfs se dressa dans l’allée en exigeant quelques informations ou le droit d’aller voir ce qu’il se passait à l’extérieur. Tous les regards se tournèrent vers le passager paniqué puis les occupants du bus commencèrent à se ruer à sa suite vers le tableau de bord, le conducteur ploya sous la charge des revendications et se résolut à ouvrir les portes du véhicule au beau milieu de l’autoroute. J’étais descendu sur la chaussée, et c’est une vision étrange qui apparut alors sous mes yeux. Je chancelais sur l’asphalte en me demandant ce qu’il y avait de plus inouï dans cette scène, l’épaisse brume rouge suspendue dans l’air et brimbalée par le vent, les flaques orangées répandues sur le bitume dont la surface vibrait discrètement en engrangeant de nouvelles gouttes colorées, les dizaines de présences dressées de part et d’autre des glissières qui marchaient dans la chape poudreuse à la manière d’animaux abandonnés, ou bien encore l’éclairage de ce tableau surnaturel, la grande radiation des réverbères, les feux des voitures arrêtées toutes portières ouvertes et la lumière des gyrophares qui tournoyaient au loin. Je marchai doucement sur cette longue piste en suivant les groupes qui se faufilaient entre les véhicules et se perdaient dans le brouillard rougeâtre, je progressai en direction du vacarme des sirènes et dévisageai chacune de ces silhouettes aux allures lucides et aux teintes réfléchissantes. Le cadre brillait de toutes parts, la nuit avait ravalé les détails des campagnes voisines et je continuais à avancer sans autre objectif que celui de m’enfoncer dans ces vagues humaines, illuminées et sablonneuses. Tous les automobilistes avaient désormais quitté leurs voitures et s’amassaient sur la chaussée en réprimant leur surprise de fouler l’autoroute pour se joindre silencieusement au cortège, à la recherche des sources de ce nuage coloré. Je constatai l’égale pureté des détails du spectacle, chaque visage m’apparaissait derrière un rideau de fumée tangerine, les moindres mouvements des corps et des engins se trouvaient pris dans le chatoiement des reflets pluvieux et des lumières tombantes, et je poursuivis mon chemin en remarquant que l’air se chargeait sans cesse de nouvelles particules. Au fil des pas de cette procession qui semblait converger vers une zone située à une centaine de mètres de là, je distinguais de mieux en mieux les allures des visages brouillés par les poussières, je traquais ces regards scintillants d’incrédulité et m’aperçus alors que la poudre commençait à couvrir le tronçon autoroutier d’une odeur précieuse et épicée. Et, à l’instant où je finis par atteindre les portions les plus lumineuses de la chaussée, à la seconde où je vis la lueur des gyrophares s’imprimer sur mon corps déjà fardé par la substance, c’est une émotion immense qui me vint en découvrant la silhouette d’un camion couché sur l’asphalte, une semi-remorque à la calandre fracassée et aux bâches éventrées par la violence du choc qui, se renversant, avait relâché toute sa cargaison de safran dans la nuit. J’étais stupéfié par l’apparition de ce véhicule culbuté par l’accident et des dizaines de récipients brisés qui jonchaient le sol dans un mélange d’éclats de verre et de brillances humides. La foule s’était massée aux abords du camion et je demeurais sans un geste face à l’image de toutes ces présences dressées dans les embruns safranés. La route avait été bloquée dans les deux sens, et c’était maintenant l’ensemble des passagers ralentis qui se rassemblaient autour de ce tableau comme si c’était le parfum même du voyage qui émanait du camion chaviré. Je me tenais immobile à observer les premières opérations des engins de secours, chacune de leurs manoeuvres soulevait un nouveau nuage de fumée orangée, et, goûtant cet air dense et savoureux, j’ai senti qu’une larme s’aventurait sur les reliefs de mon propre visage. Mes paupières mouillées par la bruine avaient soudain claqué pour laisser tomber cette perle sur ma joue, victimes de l’éblouissement des phares, le regard attisé par les épices, ou bien était-ce l’émotion de retrouver quelques nuances dans mes yeux.














Rétine, 2019


Les yeux fermés, je sentis soudain une main cramponner mon bras et Kohei m’arracha brusquement a  ce groupe pour me tirer jusqu’au bout du pont. Je me laissai entraîner vers de nouvelles rues, et, d’une voix hilare, mon ami me demanda ce que je foutais dans une manifestation nationaliste. Je restai quelques secondes sans réponse puis, apre s avoir vainement tenté de justifier mon engouement face a  l’entrain de ce groupe et la beautéde leur fie vre, je me remis a  le suivre dans les rues puantes et festives du centre d’Osaka. Les allées accueillaient un fatras indescriptible de signes, d’affichettes et de vitrines au coin desquelles patientaient tristement des grappes de prostituées philippines et des videurs de boîtes de nuit. C’était partout ce même reflux de sons et de lumie res que nous traversions avec excitation, Kohei m’avait tendu une nouvelle canette, la cinquie me ou la sixie me, je ne savais plus dire, et nous continuions a  avancer au milieu des cris et des poubelles. Nous avions ainsi erré plusieurs heures dans la ville, voguant au gré de nos envies soudaines et des occasions qui se présentaient a  nous. Nous traversions des quartiers en tous genres, des moins animés aux plus turbulents, revenant parfois sur nos pas a  force de traîner sans but, et, apre s avoir quitté une salle de jeux, nous décidions d’arpenter les rues verticalement en nous engageant dans tous les immeubles pour goûter aux atmosphe res de leurs différents étages. Nous empruntions des ascenseurs livides qui remontaient parmi des musiques variées et des ambiances visiblement contraires et, lorsque les portes s’ouvraient, nous découvrions tour a  tour des bars feutrés, des associations dansantes ou les longs couloirs blafards des love hotels. Il nous arrivait parfois de suivre des personnes rencontrées au hasard de nos divagations, attirés par leurs apparences extravagantes, nous les accompagnions dans leurs soirées respectives et allions d’une compagnie a l’autre en profitant des bouteilles qui glissaient de mains en mains. Nous étions sans cesse entraînés vers de nouvelles aventures sans que nous ne fassions jamais rien pour autant, seulement portés par cette force qui semblait moins venir de l’effervescence des fêtards que de la nature même de cette ville qui nous donnait a  chaque instant l’espoir d’être surpris par des images futiles et grisantes. Nous laissions la nuit défiler et ne regardions plus l’heure, nous croisions des parkings parsemés de voitures emballées et de gardiens endormis puis parcourions les grandes avenues désertes qui rejoignaient la rivie re Dojima.














Rétine, 2019


Alors, à l’instant où les derniers vivres musicaux retentirent dans la salle, des fumées en haillons s’échappèrent de l’entrebâillement des portes situées aux abords de la fosse. Les volutes ondulaient dans les espaces alentour, elles serpentaient et s’unissaient lentement, et ces vapeurs insidieuses formèrent rapidement un nuage plus dense, parfaitement blanc, qui s’éleva dans le club et retomba sur les spectateurs empêtrés dans une brume épaisse. Les fumerolles inodores se dispersaient au contact des silhouettes animées, dissipées par les danses qui se poursuivaient au mépris de ces émanations impalpables qui enjôlèrent progressivement les corps et saturèrent bientôt l’espace. Les grappes de fumée parvenaient dans la pièce par saccades comme autant de répliques d’une secousse voisine, et, au dégagement suivant à la rainure des issues, les vapeurs venues du fond de la salle voletèrent dans notre zone. La brume lévita durant quelques secondes puis s’échoua soudain en nous enveloppant de sa charge émotive. J’étais pris par les vents contraires de la sujétion musicale qui faisait danser mes membres tremblants et de l’inflammation qui gagna brusquement mes sens en nécrosant mon souffle et en ralentissant mes gestes. Ma cage thoracique était criblée de douleurs de plus en plus vives, mes yeux attaqués par une irritation acide, et lorsque des bouffées d’air chaud avivèrent l’étincelle de mes spasmes, je compris que nous étions envoûtés par l’effluve de gaz lacrymogènes. L’air était devenu irrespirable, il était chaud et agressif. Mes jambes suivaient toujours la cadence avec assiduité, je frottais mes yeux fatigués et contemplais les larmes de cette foule chagrine et chaloupée. Je nous regardais porter plainte sans émoi. Les fumées stagnaient dans la salle, plus fines à mesure qu’elles atteignaient le public mais toujours aussi féroces, et nous nous sentions tenus, maintenus par cette danse qui nous obligeait, houleuse et douloureuse. Il y avait dans cette liesse la démesure des présences seules mais réunies, des mouvements dispersés mais transportés par une même puissance. La musique touchait à ses dernières notes et diffusait désormais un son drone et strident dans l’espace, mais les corps ne cessaient pourtant pas de danser, bercés par une même mélodie harmonieuse et implicite, nous continuions à danser et rien ne pouvait plus nous arrêter, malgré l’assaut et la brûlure des gaz, nous luttions tous ensemble et dansions dans la pénombre. Et Hitomi, qui n’avait jamais pleuré que de tristesse, Hitomi, qui n’avait jamais cru qu’à la détresse, par orgueil, par insouciance, fidèle à la beauté des choses et à leurs répétitions infinies, Hitomi, qui n’avait jamais eu assez de peines pour pleurer les catastrophes et les disputes, les massacres et les ruptures, Hitomi à présent, levant les bras au ciel et n’ouvrant plus les yeux, ne chercha plus aucun motif pour éclater en larmes. Chacun de ses mouvements s’accompagnait d’un sanglot ordinaire, il n’y avait plus de craintes dans les perles que recueillaient ses joues, je m’approchais un peu plus de sa silhouette mais ne parvenais toujours pas à l’atteindre, l’aubade m’amenait chaque fois un peu plus près de son ombre, de sa peau et de ses larmes, mais je butais encore sur la force insolente de nos solitudes et de nos corps distincts, mes yeux souffraient de plus en plus, les paupières prêtes à fléchir, ma vision se gorgeait de scotomes et je tentais d’assembler dans ces vues aveuglées les tableaux aperçus et les formes mentales, les images et la mémoire, l’aspect et l’imagination. Hitomi souriait doucement à quelques mètres de moi, pleurant de joie, pleurant l’enfance, elle n’avait plus de force et n’avait plus de peine, elle espérait, enfin, je me suis approché, je sentais le cal de ma peau et goûtais le sel de mes pleurs, j’avais chaud, j’avais soif, et Hitomi dansait dans la nuit, elle dansait dans ses larmes.

THÉO

Arnaud Idelon






Ma première rencontre avec Théo fut marquée par ce geste : encapsuler sa voix, aux côtés de celles de Louise Chennevière et Simon Johannin, dans des canettes 1664 amoncelées sur le sol du Garage MU (Exposition “16h du matin”, Trapier Duporté, 2019). Dans ces canettes, l’errance du narrateur de Rétine et de Kohei dans les rues d'Osaka, au 199B, le long de la rivière Dojima et des halls d’hôtels déserts. Depuis, le métal bleuté des canettes peut m’évoquer cette image : Théo, appliqué, perfectionnisme, enchaînant les lectures, modulant sa voix dans le studio radio de la Station - Gare des Mines Porte d’Aubervilliers. J’avais trouvé la voix qui m’avait compté Rétine. J’avais le portrait de celui que j’avais lu et qui m’allait devenir proche. J’avais lu Rétine, l’avais corné puis relu, en avait retenu la spectrale Hitomi, des dérives urbaines, des centres d’art, des oeuvres aux formes ductiles, des fêtes, et cette théorie littéraire de l’image dont d’autres invité.e.s ici se saisiront mieux que moi.

De Rétine je n’avais pas pas perçu que surnageraient avant tout - camions éventrés soufflant des nuages safrans, tremblements de terre interrompant le réseau, pleurs au coeur des dancefloors - des souvenirs entre gestes, tableaux et mots : ces images mentales qui peuplent Rétine et en appellent d’autres, d’images, qui surgissent, des mois après la première lecture, des semaines après de longues discussions en terrasse à Marseille ou Paris, s’échappant de la couverture gauffrée à présent bien jaunie, dans des phases d’écriture, ne se déclarant pas comme telle aussitôt, mais dénonçant l’évidence à la relecture. Rétine m’a hanté, Rétine me hante encore. J’écris avec Rétine en fantôme. Viennent à moi des spectres auxquels je donne d’autres formes et contours, des polaroïds qui ont perdu leurs teintes pour muter sous une lumière nouvelle, des hantises où partout le réel glitche, déconne par petits bouts et glisse dans l’inquiétante étrangeté d’un chat teint en roux ou du freeze d’une visio. Dans l’écriture se sont télescopées ces motifs diffractés qui se superposent dans une mémoire douteuse, déjà plus littéraire, pas encore visuelle, avec la même force que la vision Marie s’enfonçant dans l’horizon, tournant le dos à l'Île d’Elbe dans La Vérité sur Marie.

A DGF, l'oeil “apparaissait en effet comme un symbole du principe général de sa proposition, la rétine constituant, de même que l’exposition qu’elle imaginait, un lieu de transition du réel à la perception”. Rétine, comme tout roman peut-être, est le lieu de la translation du texte à l’image mentale, de l’image suscitée au déjà souvenir et, plus loin, des formes qui hantent et auxquelles nos projections de lecteur refoulent cette généalogie quand lui même ne se plaît pas à les exhumer. à faire l’aveu de cette contagion du regard par le texte. Ce personnage de Wenders tenant le regard du narrateur avant de sauter c’est peut-être moi ressuscitant dans l’écriture non pas des scènes ni des tableaux mais des spectres - ou des oeillades - des flashes abrupts ou des nappes plus sinueuses qui frayent au long cours ou se déclarent sans crier gare.

C’est un hommage ou un pastiche. C’est un clin d'oeil que de reproduire ici, en miroir de passages de Rétine, quelques fragments de textes récents qui racontent la hantise heureuse de Théo Casciani et ce jeu qui est aussi une forme d’amitié, au-delà de nos univers partagés (mes narrateurs écoutent aussi O Superman et lisent Manifeste Cyborg) et des après-midi passés ensemble comme cette manifestation à Marseille à l’été dont est tiré un chapitre du roman Tolède.

C’est l’un des symptômes d’une complicité qui naît : des images en commun.



















Tolède, 2020


Danses. Fatigues. Hagards. Dernière clope, paquet vide. Au matin il est seize heures. La nuit disparaît dans nos tremolos. Nous sommes blêmes, et le ciel entier est sang, des cumulus incandescents qui ondoient au raz de la ville, des nappes moutardes, un ciel fauve, en colère, paysage sfumato en contre-jour qui contraint le regard. Dans mes acouphènes persistant, comme si les basses se prolongeaient du garage à mon oreille interne bien que nous nous en éloignons à mesure, c’est un autre son, plus ample, plus lointain, plus global, qui venait saturer mon univers sonore, et bientôt tous mes sens et, à considérer les expressions de la bande, comme choquée à la poitrine par ce larsen naissant, arborant aux visages des sourires compliqués, je n’étais pas le seul à halluciner ce son. Sous ce ciel d’enfer ou d’apocalypse, empourpré et mouvant, c’était là-bas, plus au centre, que prenait source la sirène, et ni Etienne ni Ysé ne connaissaient ce hurlement que les autres identifiaient alors : c’était elle, à quelques kilomètres au sud, la Beetham Tower de l’Hôtel Hilton, seule dans cette mer rouge aux accents de fin du monde, nous toisant dans la débâcle d’un monde, d’un son qu’elle semblait avoir réservé pour ce jour, que nous n’avions jamais entendu, jamais ainsi : un presque cri, un hurlement métallique et continu, un ultime mayday jailli de cette carcasse de verre, le chant d’une méduse. L’étrange sirène nous accompagnait tandis, qu’en file indienne, nous marchions le long de la quatre voies déserte, dans le petit matin tardif de ce dimanche en déclin, enjambions des tas d’ordures diverses, contournions caddies abandonnés ou abribus, traversions, moi, Ysé, Tolède, Laurie, Alex, Tess, Dorothy, Simon et les autres, Manchester du Nord au Sud de nos pas fatigués, ne rencontrant personne, pas même sur Piccadilly, à l’exception de clochards endormis, frayant silencieux entre les murs brûlants et les flaques placides reflétant le sang du ciel, estomaqués par le vacarme de la tour sur la ville. De vent, pourtant, aucune trace. Les drogues nous avaient plongé dans un état semi-lent et de désir tendu. Nous avions les machoires serrées, et malgré la stupéfaction générale, le rire facile à présent. Je tenais les mains moites de Tolède et d’Etienne, alors que nous abordions les premières mesures d’Oxford Road, et Alex massait la crâne d’Ysé en pleine montée, offrande altruiste de connaisseur, et je m’amusais de l’immense contentement qu’elle devait ressentir au creux de l’épuisement. Nous marchions, continuions d’avancer, sur le mode automatique, un pas devant l’autre, comme un yankee sur la lune, maladroits, pesants légers cotonneux, et je sentais poindre dans mon ventre une souveraine envie de baiser. Il était 17 heures quand nous nous effondrions sur le sol de la salle d’exposition, trop anéantis à la pensée même de faire cuire des pâtes, taxant à Etienne et Simon leurs dernières cigarettes, soufflant nos volutes dans un silence relatif, entrecoupé de quelques rires. Alex était monté avec une grande rousse, nous laissant amorcer la descente à l’abri des grands volets des persiennes, devinant le jour trop furieux au dehors. Et c’est dans ce compliqué réseau des percées du jour à travers la pièce que je vis Laurie embrasser Tolède, très tendrement, et lui enlever dans le même geste son T-Shirt, Tolède l’aidant à faire passer la toile au-dessus de ses épaules, et je les regardais, leur prêtais main forte à présent que de Laurie Tolède déboutonnait la chemise, et dans ces ondes de désir irriguant nos courbatures, je vis Tess et Dorothy se caresser, et me caresser, et Etienne embrasser Tess, les yeux fermés, et Tess branler doucement Ysé, la fermeture éclair de son Jean baissée à moitié, son torse libre, et Ysé m’embrasser, ainsi que Tolède, et nos rares salives se fondre et s’aspirer. Nous voici des Caravages, messies de rien décrochés d’on ne sait quoi dans l’aurore trop rouge, nos corps blêmes accrochant des clair-obscur, nos sexes humides et gonflés, nos bouches pateuses, nos plaisirs souverains, nos râles sans pudeur, un grand corps androgyne et mutant pour conjurer la Fin. Notre nuit dura trois jours. Je me réveillais avec dans le crâne les pizzicato tirés d’un clavier depuis des siècles désaccordé et Tolède sur mon épaule. Non loin de nous Ysé et Tess, et Dorothy, Etienne, nus ou presque, tous en sommeils encore, Laurie plus loin se frottant les yeux. Je le rejoignais, cherchant quelque part une cigarette. Il entrebailla l’une des portes-fenêtres. L’effondrement promis n’avait pas eu lieu. C’était le même ciel fiévreux que quelques jours plus tôt et, au loin, plein nord, le même sanglot horrible de la tour. Et dans cette heure sans durée, des nuées d’abeilles, en grappes, à quelques dizaines de mètres du sol, fendaient le soir de Manchester comme le font des hordes d’oiseaux à l’approche de l’orage. Tolède nous avait rejoint. Il m’enlaçait par derrière, sa joue froide contre la mienne, l’haleine endormie, et tous trois sur la rambarde nous envisagions la catastrophe. Nous étions silencieux, sereins. J’entendais les pas d’Ysé nous rejoindre. Nous étions quatre à regarder la lune remplacer le soleil dans cette toile rouge homogène.

















Le Contre-Jour, 2020


On danse depuis toujours dans les noeuds coulants des hauts parleurs. Pas d’accalmie. Les lignes sont stables, ainsi que nos dépenses. Le temps n’a plus de matière. D’abord un cri, et puis deux, et d’autres en écho, isolés de-ça de-là et qui jaillissent à l’aveugle dans la rue. Et puis plus rien, le silence, et puis un cri encore, le même que le premier, lancé avec plus de force, n’attendant pas de réponse. Par-dessus notre vacarme, nous le sentons, sans savoir très bien si c’est du son, un sentiment, une impression ou une onde, nous le sentons ce nombre rendu sensible. Derrière la porte, et je n’hallucine pas plus que les autres, c’est une multitude rendue à sa colère, qui s’annonce dans l’avancée d’une horde, à coups de larsens irréguliers et de slogans en porte-voix lancés en défis dans l’air. Par-dessous la porte, le jour s’agite de l’image d’un millier de pas rapides. L’ombre s’accentue à mesure que la foule grossit et stagne et son tumulte a maintenant couvert le nôtre. Coupé du rythme nos corps n’en dansent pas moins dans le souvenir et l’habitude : pantins autonomes lancés dans la même dépense, tenus ensemble par la force totalisante de notre propre nombre. On peut nous couper le courant que nous courons toujours. Nelson s’en va en éclaireur à la porte qu’il tente d’ouvrir. Elle ne bouge pas : Médée n’ouvre pas. De l’autre côté, ils n’avancent plus. C’est un ras le bol qui vrombit : slogans slogans slogans, chansonnettes matinées de colère, syllabes peu nombreuses ressassées à l’envie, puisées dans les tripes et le peu d’imagination dans la combinaison des phrases. Slogans slogans slogans, fragments inintelligibles, force obscure qui ne dit rien que son rythme, et l’intense qui l’ourdit, crachés dans la dissonance et le bruit d’enceintes de fortune sans doute montées à bord d’un pick up. Aux slogans viennent s’ajouter les fracas désordonnés de coups que l’on applique aux matières de la ville. Les murs, les portes, les bancs, les toits des voitures, les poubelles que l’on éventre et que l’on jette au sol, parmi les slogans, et les slogans et les slogans martèlent le vacarme orageux d’une émeute sans retour. Slogans, slogans : il semble que l’on plaide pour effacer les ardoises, slogans dignité, slogans travail, slogans retraites, slogans humains, on revendique quelque part le droit à se retirer. De qui, de quoi, du monde sans doute. Malheur à eux : dès l’heure bleue notre utopie a rempli sa jauge, il leur faudra une guest-list pour rejoindre notre tablée de misfits. Nous n’en sommes pas moins solidaires. Trouvez votre garage, branchez votre colères, slogans slogans slogans et dansez maintenant. Nous dansons de l’autre côté de la lourde porte de tôle, à l’unisson de leur lutte, presque côte à côte de leur dernière bataille qui est un peu la nôtre. En haut de la rue, c'est une autre foule qui s’amène dans des nuées bleutées et des cris de gyrophares, plus ordonnée, martiale. Des portières claquent : la rue résonne de pas disciplinés et lourds, des chuintements de métal, de plastique, de moteurs et de freins. Quelque part un monsieur loyal articule, dans la voix métallique d’une sommation ultime : reculez ! Les ordres remportent une première manche et couvrent le feu des fulminations. En retour ce sont des mots épars, invectives et insultes, des mots rongés par la bile et armés dans les tripes, qui résonnent dans l’amer des gorges, éclatent dans la rue, insultes insultes insultes depuis le poumon général. Un grand souffle balaye le monde de sa rage. Insultes insultes insultes de vivants qui somment qu’on les écoutent, un grondement souverain d’insultes, puis d’une seule remportant les suffrages, mot d’ordre assassin repris à l’unisson, de tous les accents, dans toutes les voix, masculines, féminines ou animales, des syllabes, des gammes du même mot proférées en mantra, des mots qui ne sont plus rien que des sons, des mots dont la répétition épuise le sens, des mots rendus musique. Nous dansons toujours à l’hymne de leur rage et nos peaux frissonnent de l’image : un peuple impuissant et vain prêt à se faire souffler. Et puis, sans sommation, une première explosion. En haut de la rue claquent des boucliers, des phalanges s’organisent, l’assaut est imminent. Elles déferlent sans attendre excités par les commandes amplifiées, martelant le sol, lentes, appliqués, menaçantes. Et alors que les premières fumées s’infiltrent depuis le jour de la porte, et les percées du plafond sous le ciel d’orage, nos chorégraphies tressaillent sous la violence sonore du premier choc, et les bruits d’une mêlée qui prend forme, de coups et de plaintes qui surnagent parmi des cris que l’on étouffe. Partout slogans insultes bavures, la haine chante de sa voix propre : du son du son du son, d’atroces diphtongues qui percent les timpans quand les cris craquent avec les cartilages, dans le refrain des déflagrations et des radées pierreuses qui frappent notre abri de tôle. Les fumées lourdes inondent le refuge, encerclent nos danses et s’insinuent jusqu’aux visages et nous pleurons sans s’arrêter de danser : dans la fumée nous pleurons et nous dansons, nous pleurons en dansant. Aux platines il relance les machines, pousse ses boutons dans les zones rouges, fait craquer les caissons et sature sature. Danses, cris, accélérations, nous n’avons plus qu’une issue : couvrir le bruit du dehors, nier la débâcle qu’ils prennent et le monde auquel ils ont trop crus les fous : danses pleurs danses pleurs danses pleurs slogans sans insultes. Et puis plus rien. Le silence. L’affreux silence de mort dans la rue réprimée. Le silence et nos yeux rougis, et nos danses en résistance. Dehors l’orage éclate enfin. Le ciel gronde et vomit. Du toit qui ruisselle déjà d’une mousson lacrymale des flashes nous révèlent à nos piteuses retraites. Le monde déferle en tonnerres et percées blanches, toute la tôle résonne et nos corps accueillent les trombes qui suintent d’en haut avec la gratitude des simples. Nous nous remettons les idées en place, classons sans suite l’hallucination collective au rangs des tableaux sans matière de nos imaginaires de camés. L’émeute est celle du monde. Il fallait bien qu’éclate l’orage qui relance notre monde à nous. Alors dansons. Dansons encore un peu.

















Tolède, 2020


La fête s’était tue dans un ultime fade, le DJ que nous n’avions pas déniché de la nuit s’appliquant à réduire le poul et le volume du son. Nous n’avions pas rendu les armes avant la dernière note. Je suivais à présent Ysé dans le même escalier que la veille. Le fracas de ses cheveux résumant la nuit ; l’état de ses chaussures la bataille livrée au sous-sol. Je la suivais comme on eu suivi Orphée, trottinant malgré la fatigue, encore portés tous deux par la chimie. Nous n’étions pas prêts de nous coucher. Au sommet, depuis le vestibule de béton d’où partaient trois couloirs menant en d’autres alcôves habitées là de râles là de rires, l’encadrure de la porte blindée qui devait se tenir là jadis découpait un jour étrange. La toile blanchâtre des dernières semaines crépitait ce matin des danses affolées de particules blanches ou brunes composant au gré d’un vent venu du Sud des motifs tourbillonnaires trop vifs pour nos fatigues. Nous restions là, sous hypnose, devant le déferlement de pixels de l’écran aveugle de la porte. Nous ne distinguons rien du dehors, hormis cette découpe dans le ciel et Ysé le comprit avant moi : il neigeait. Le Sirocco s’était levé enfin et contrait le Mistral, charriant depuis les côtes algériennes des nuées de sable roux, et des flocons tièdes au toucher de coton. Nous renoncions à trouver une explication au phénomène. Ysé avait pris ma main et je lui tendais une cigarette rescapée des poches de ma veste. Nous nous l’échangions, soufflant nos volutes sur le mirage, silencieux, nos corps encore chauds, plein du souvenir de nos danses. Dehors, plus personne. Les calanques étaient désertes et le grondement du vent d’Afrique emplissait l’environnement sonore, d’un bourdonnement sourd agité par quelques rafales plus violentes. Les nuées rompaient le rang, s’agitaient en de nouvelles géométries, montant et descendant devant nous comme piquent les cohortes d’oiseaux à l’approche de l’orage, giflaient joues et bras sans compatir à nos états, ralentissant notre marche depuis le blockhaus vers la mer, le long de sinueuses travées que nous prenions pour des sentiers, égarés dans la Calanque, apeurés par une possible descente de la police jusqu’à la planque (mais l’on avait sans doute déjà quitté là-bas le Bunker), nous perdant dans ce maquis de rocs et de falaises, éblouis par le blanc général de la côte, cherchant des yeux l’apparition de la Méditerrannée que nous entendions plus bas battre contre la roche avec révolte, cherchant quel bleu marier au jour. Ysé avait rejoint un petit promontoire. Je découvrais la mer plus bas derrière ses cheveux à l’odeur de nuit. Elle était noire, tachetée d’écume furieuse en ses franges. Maintenant que l’énergie de la fosse nous quittait, nous avions froid. Dans un recoin de la corniche qui nous abritait en partie du vent, nous nous blottîmes l’un contre l’autre, les épaules se touchant, les tempes se touchant, les genoux appareillés, les doigts récoltant cette neige venue du Sahara, tassant dans les paumes de l’autre les flocons et le sable qui se dissolvaient à la surface moite de nos peaux.