(IN)UTILE

Camille Bleker





Je voudrais être utile. Comme une cuillère qui sert à porter la soupe à la bouche. Mais pas trop utile non plus. La cuillère peut aisément être remplacée par la bouche elle-même. Porter directement le bol à sa bouche. Et puis une cuillère ne sert pas à écrire. Pourtant,il est possible d’écrire avec une cuillère mais c’est inutile puisqu’il existe le crayon.


Si le crayon ne servait pas à écrire, on lui trouverait un autre usage. Ensuite, il n’existerait plus, de la même façon que nos dents de sagesses disparaissent parce qu’on ne s’en sert plus. Je voudrais que mes mains servent à vous montrer quelque chose. À enlever les couches, pour que vous puissiez voir le squelette des choses uniquement, à ôter minutieusement le papier collant qui maintient le tout en tâchant de ne pas le déchirer, sinon il faudra que j’utilise mes ongles et je n’en ai presque plus à force de les couper toujours plus court. Il ne faut pas que les différentes couches s’écroulent, il ne faut pas qu’elles se fracassent au sol si on veut pouvoir les réutiliser un jour. Mettons-les simplement de côté ou au compost si vous voulez qu’elles se transforment pour toujours. Vous verrez ce qui subsiste, le rien. Mais il est impossible de débarrasser les choses de toutes leurs couches, j’ai des sentiments et des fantasmes qui ne sont visibles que pour moi-même. Qui ne vous servent en rien. Sauf si je les raconte et que ça vous fait quelque chose. Je ne saurai jamais si ça vous fait quelque chose. Mais j’espère parfois que cela vous irrite et que vous crissiez des dents. Que vous vous émerveilliez ou que vous vous ennuyiez. Que ça vous fasse plus d’effet qu’un écran aux images qui défilent. Ou autre chose, mais il ne se passe jamais ce que je veux. C’est impossible de toute façon que je vous contrôle. C’est bien inutile. La majorité des choses sont inutiles et heureusement tout ce qui est inutile ne disparaît pas, sinon il ne resterait presque rien.


Je voudrais vous prêter mes globes oculaires pour un moment, pendant le temps de la lecture. Qu’on commence par le squelette ou le noyau, qu’on comprenne leurs existences. Ce sont des choses dépourvues de couches subjectives. C’est presque la vérité. Cela mène souvent à l’ennui, au rien mais aussi àl’apaisement et au silence. Je voudrais vous faire voir ce qu’on ne voit pas et dissimuler ce qui se passe en moi. Prétendre dissimuler ce qui se passe en moi, vous maintenir attentif. Placer un objet devant vos yeux et vous le dire. Mais si vous vous approchiez un peu, vous remarqueriez que chaque objet présente la forme d’un visage. Et ce dont on parle n’est pas ce dont on parle.


Éplucher les objets ne fait pas de moi une cuisinière. Je n’agis pas dans un espace clos, je défais les limites une à une. J’utilise le toucher pour vous attraper par le bras, serrer fort votre poignet, vous lâcher et vous défaire d’une limite. Même si j’aimerais que vous restiez un peu plus. Toujours un peu plus. Mais pas trop sinon je ne vis plus, je n’existe plus et il arrive que vous m’en empêchiez.


Je crois que vous avez une utilité. Celle de me placer des repères et parfois des petits murs sur lesquels je me heurte. Je vois bien qu’il est impossible de voir les choses telles qu’elles sont mais cela ne m’empêche pas de vouloir regarder ce qui se passe en-dessous à la place de ce qui se passe au-dessus. En-dessous ou profondément à l’intérieur puisque je veux savoir ce qu’on me cache. À ce stade, les choses qui cachent n’ont plus aucun intérêt, leur fonction s’annule. Mais après avoir découvert ce qui était caché, la recherche même de cela m’a engloutie et je ne sais plus ce que je cherche.Je fais des expériences avec mon corps. Je le place en contact avec des autres corps et j’observe la réaction. J’ai mis en place un laboratoire. Le problème c’est que j’échoue à chaque fois, rien ne finit rationnellement. Il y a toujours une partie de moi quelque part qui se met à beurrer les choses. Grasses et luisantes, je ne peux plus les agripper aussi facilement. Elles me glissent des mains, et s’échappent alors de ma bouche et de mon cœur des sortes d’émotions gluantes. Je sais bien qu’on ne peut pas vivre sans matière grasse mais je veux en être certaine alors je multiplie les expériences.


Il faut toujours que je commence par ce qui se trouve dans mon champ de vision ou dans les rayons formés par mes bras levés en angle droit. L’espace semble petit mais il se déplace avec moi et se démultiplie dans le mouvement. Il m’est impossible de me rendre partout, je ne pourrais pas tout raconter. Et puis il faut que les déplacements me servent à quelque chose, que je ne m’éloigne pas trop du noyau au risque de le perdre de vue. Je ne veux pas me tromper et de loin, je vois flou. J’utilise peu de mots puisqu’il n’y a pas beaucoup àen dire. Je voudrais qu’ils transpirent afin de devenir plus léger. Le mouvement n’est pas le même. Il n’y a rien à leur ajouter et la transpiration fait disparaître la graisse. Je peux alors les attraper avec deux doigts, comme la cuillère, comme le crayon. Mais aujourd’hui, même les doigts ne servent plus à écrire, ou en tout cas ils ne sont plus seuls à exécuter cette tâche. J’espère qu’ils ne disparaîtront pas.


Il survient un moment où je regarde à l’intérieur de moi-même, mais ça je ne le dis pas à chaque fois. Je mets mes bouchons d’oreille et j’écoute à l’intérieur. Impossible de se défaire des images de l’extérieur. J’ai cessé de les repousser. Les tentatives de les extirper de mon corps avec mes deux doigts n’ont pas suffit, c’est trop glissant et je n’ai pas tellement de force.Je croyais que ça revenait à se débarrasser de l’excédent. Mais l’excédent se trouve ailleurs, pas toujours chez les autres. Je voudrais récupérer des parties de moi-même afin que vous retrouviez les vôtres en lisant. Celles qui ne se trouvent pas dans l’air, mais dans l’esprit et qui disparaissent trop souvent à la lumière reflétée d’un écran.


Je ne retire jamais tous mes vêtements, même quand il fait chaud.
Il faut que vous fassiez fonctionner votre esprit afin d’avoir une image de ce qu’ils dissimulent. Mais peut-être qu’à la fin, je les déchirerai et ça deviendra une expérience. Je voudrais provoquer quelque chose, vous faire comprendre que cela surgira bientôt. Ce qui surgit figure parfois le dévoilement d’un centimètre carré de chair supplémentaire. Je malaxe ma chair rougie sous l’effet des frottements. Elle perd ses peaux mortes. Mon œil gauche se contracte et se mouille légèrement à chaque perte. Vous n’en voyez pas les taches sur les mots. Ils ne rougissent pas sous l’effet des frottements.


Mais c’est parfois plus que ça, c’est la tentative de vous comprendre et de vous entendre, de contenir votre regard sur les centimètres carrés de ma chair, de vous montrer le rien, de vous rendre moins glissant. Vous voyez maintenant, comme la cuillère était utile? C’est en la croquant que j’ai compris qu’elle pourrait m’aider, mais la croquer n’a mené à rien de plus qu’une sensation irritante, un sentiment d’impuissance.
Un petit mur qui ne veut pas s’écrouler, mais qui peu à peu se fissure à force de le solliciter toujours au même endroit.