(À propos de Glissements)
Lorsque j’ouvre les yeux, mon premier contact avec le monde extérieur se trouve bien souvent être sur un écran. Une première image vite oubliée car suivie de nombreuses autres, elle est le début du flux de la journée. Une sélection de sept textes de la série Glissements, née d’un exercice quotidien dont la première image numérique que rencontre l’oeil est le point de départ d’un texte. )

GLISSEMENTS

Sephora Shebado





1


Les pas qui résonnent sur les pavés frais promènent une ombre frémissante dans les ruelles étroites. Le centre-ville le matin. Les cloches d’une église invisible propagent une onde molle dans le ciel clair. On avance vers une promesse inconnue. Portes à la peinture émaillée, fenêtres entr’ouvertes et grinçantes chuchotent, invitent à la curiosité, au prétexte, à se détourner de son chemin. Le centre-ville le matin. Une atmosphère de village dans la mégapole. Il est tôt et pourtant déjà, le tintement des verres, quelques rires anisés sur le zinc des tables. Les flaques d’alcool frais se mêlent à celles du café. Promesse inconnue. On avance parmi les effluves de savon et de salle de bain. Jupes, cartables, jeans et cheveux laqués s’empressent le long des murs, frôlent les herbes qui émergent des crevasses du ciment. Le matin le centre-ville est un village.


2


La fumée traverse la pièce en filets épais, elle se déchire en atteignant le plafond avant de le longer comme pieuvres qui atteignent les fonds ensablés. Une atmosphère d’aquarium flotte dans la chambre d’hôtel. La bouche à demi-ouverte, il dort profondément. Les sons criards de la télévision allumée ne semblent pas le déranger, de même que l’alarme qui vomit des hurlements par intermittence depuis le boitier en plastique circulaire. Combien de mètres cubes de fumée manque-t-il pour que l’on ne voit plus rien, pas même la fenêtre et la télévision ?


3


C’est un labyrinthe infini de vert et de blanc. Pas un fil, pas celui d’Ariane, mais pourtant chercher la trace d’une issue. Errance entre les dents des formes brutes, amoncellements de cubes. Mordre dans les parois en vain, accepter de finir emmuré dans le vert ou dans le blanc, au choix. Dans la prison des formes, en attendant le laser.


4


Une momie dans un bureau pourquoi pas? On a gardé la nôtre quelques années. Elle avait trouvé sa place parmi les plantes vertes et les fauteuils, les néons veillaient sur elle, personne ne se plaignait, au contraire. Une momie ne finit pas le café et ne répète pas les ragots.


5


Approchez. Voyez comme c’est doux, soyeux. Plongez dans cette lumière diaphane et révélatrice qui n’attend qu’à vous enrober. Votre être est exceptionnel. Resplendir davantage, pourquoi se le refuser? Le rêve est si proche, fait de plumes et de satin, il existe en toutes les couleurs et la livraison est gratuite.
Imaginez. Vous en mieux, qu’attendez vous de plus?


6


Olga dans la neige se perd au milieu des flocons. Avec eux elle fond sur le bitume. Et que tu gouttes et que tu brilles. O—-L-G———-A s’étale, se disloque. Une dernière chanson peutêtre ? En ville, on sait bien que la neige ne tient jamais. Depuis les toits oui, sur le trottoir non. Fredonne par delà les toits jusqu’au ciel blanc. Floc, floc. Une flaque de plus. Maintenant il n’y a plus de différences entre Olga et la neige, entre la neige et la ville. De l’eau.


7


Dans ce jardin intérieur souvent tu te perds, une minuscule place qui est la tienne, toujours la même. Tu es là, entre ce qui te précède et te survivra. Un bref passage au milieu des feuilles d’olivier baignées dans les reflets argentés d’une nuit sans lune. Les mères et les pères l’ont arrosé de leurs malheurs comme de leurs joies, puis l’ont oublié. Le mythe est voué à se répéter, enchaîné à une histoire cyclique et sans cesse réinventée. Faire tourner la roue dont parfois tu reconnais le centre aveugle. Déjà-vu, l’impression d’être déjà passé par là. Si loin, si proche. Le ciel de la Méditerranée s’est éteint. L’arbre ne cesse de te suivre, sous tous les ciels du monde, et les vents torturent le tronc immobile sur lequel tes pieds prennent appui. Il se tord, comme toi s’adapte, porte le stigmate de ce mouvement de résistance. Le foyer se trouvera au bout d’un exil incertain, toujours. Tendu vers des origines virtuelles et impalpables à l’intérieur desquelles flotte ce nuage végétal gris et vert, le nid originel et la prison. Les branches, les feuilles. Tu les connais bien mieux en rêve. Les racines sont cachées sous ton corps, ce corps sans membres, ni consistance. Il n’y a plus d’étoiles ni de ciel. Les humains ne sont déjà plus ou pas encore. Personne n’est attendu ici. Les olives aux regards brillants t’observent, et tu plonges tes yeux dans ses mille autres. On ne verra jamais plus rien d’autre que ces branches, protectrices et menaçantes. Il est encore trop tôt, ou bien trop tard.