éCRIT DE BUREAU

Eva Anna Maréchal





De ses deux mains il aplatit un morceau d’aluminium de la taille commune d’une feuille de papier. Il fait rouler son majeur sur une cartouche contenant de minuscules bougies d’un geste lent et démonstratif. Ses doigts attrapent une des chandelles et l’enflamme à l’aide d’un allume-gaz. Il incline la bougie enflammée pour en faire tomber la cire fondue sur la surface d’aluminium. Avant qu’elle ne se solidifie, il s’en sert pour fixer sur la feuille cinq chandelles, qu’il embrase à l’aide de la première bougie. Il recouvre les flammes avec une poêle tenue à l’envers, de manière à ce que le feu en touche la surface. Il la remet à l’endroit et récolte avec un pinceau de six centimètres de largeur la poudre noire qui s’est formée. Il la verse dans un récipient en faïence. Sur l’aplat d’aluminium, à côté des bougies consumées dont la taille est désormais réduite à quelques dizaines de millimètres, il fait tomber un bloc de cire constitué de plusieurs des bougies reliées entre elles par un élastique puis enflamme leurs mèches avec l’allumegaz. D’une seule flamme, les bougies s’embrasent. La flamme formée est beaucoup plus massive que la précédente. La chaleur trouble un instant la vision, ma mise au point peine, je cligne des yeux.


Il retourne de nouveau la poêle sur le feu, effectuant de petits mouvements rotatifs pour que l’ensemble de sa surface soit en contact avec le feu. Avec le pinceau, il débarrasse la matière poudreuse formée dans le récipient en faïence. Il la transvase dans une casserole. Il incline le contenant pour évaluer la quantité, puis plonge deux doigts gantés dans la poudre pour la mélanger. Il présente à la caméra un paquet de ce qui ressemble à des pailles en pâte. Un plan plus serré nous montre l’étiquette collée sur le paquet. Le dessin d’un chien entouré d’un auréole d’os dans une position tenant plus d’un humain que d’un animal dit, dans une bulle « goody ». Un sous-titre s’affiche : Rawhide - cuir brut -. Il sort d’un geste lent et précautionneux les tubes de cuir de leur emballage. Il prend un des tubes dans sa main et l’approche du museau d’une minuscule peluche en forme de chien, portant un collier noir et ressemblant à celui dessiné sur l’étiquette. En dessous du cadre depuis lequel ce chien triste nous regarde, il est écrit « couteau de cuisine en fumée le plus tranchant du monde », puis « 26 813 395 vues », un pouce en l’air et « 322k » un pouce en bas et « 25K », « partager », « enregistrer. »
Je pose trois de mes doigts sur le pavé numérique et les pousse en avant. Le chien triste s'éloigne et l’ensemble des fenêtres jusque-là superposées sur mon écran se miniaturisent et s’écartent pour s’éparpiller les unes à côté des autres. En une fraction de secondes, apparaît l’ensemble de mes dispersions.


À gauche, il y a la page de ce texte. L’impression de distance dû à la miniaturisation rend illisibles les blocs écrits mais permet d’apercevoir la première ligne, détachée du corps et dans une graisse plus importante. On y lit Les mots font écrans. Juste en dessous de cette page de traitement de texte, une autre page de la même couleur et du même format. Je clique et cet aplat blanc s’agrandit, se cerclant au passage de nombreuses petites icônes. Des mots, des groupes de mots et des phrases sont inscrites de manière désordonnée, séparés les uns des autres indistinctement par des tirets, des numérotations ou des retour à la ligne. On peut y lire, relié d’une flèche en guise de connecteur logique, comme d’une idée en amenant une autre « desk-documentary » et « écrit de bureau » ; « décrire comme à quelqu’un qui n’a pas d’ordinateur » ; une question : « qu’est ce qu’on y vit ? » ; la référence à un court-métrage Clean With me (after dark) et le nom de sa réalisatrice « Gabrielle Stemmer » ; des mots : dispersion, attention, flux ; l’explication d’un conseil de santé au travail : regarder toutes les 20minutes à 20 mètres pendant 20 secondes ; et une intention : « faire remonter les yeux à la fin ».


Ma main s’active sur le trackpad et envoie de nouveau en l’air majeur index et annulaire. Sur la droite, une dernière fenêtre est ouverte. Il y a du mouvement. Le portrait animé d’une femme s’agite. J’approche ma souris de sa bouche puis ses yeux, son nez et l’ensemble de son visage s’avance vers moi. Il occupe désormais une grande moitié de mon écran. De l’autre côté, à droite, d’autres visages qui m’étaient invisibles lorsqu’ils étaient miniaturisés s’animent. Les angles des caméras sont variés, de l’américain au très gros plan. Certains sont en plongée, certainement filmé depuis leurs genoux. D’autres semblent avoir des installations plus complexe, la caméra filmant depuis un point éloigné de l’ordinateur. Ce décalage traduit certainement un double-écran ou une webcam non-intégré. Je m’attarde un instant sur ces visages que le dispositif filmique maintient hors de l’échange quand soudain je réalise que cette femme qui se meut sous mes yeux prononce des mots que je n’entends pas. J’appuie sur un bouton de mon clavier pour activer le son.Vous pouvez aussi ajouter un marqueur par défaut.L’image bouge et les mots suivent de quelques secondes les mouvements que la bouche de la femme effectue sur l’écran. Une petite fenêtre s’est ouverte, invitant à cliquer sur une « présentation d’écran ». Je clique et le visage cède instantanément place à une page de couleur foncée couverte de lignes de code teintées aux couleurs primaires. J’entend toujours la voix, qui explique comment implémenter une carte sur un site web. Le code est vite remplacé par une carte dont les couleurs criardes ne correspondent pas aux attendus topographiques. On peut changer la couleur des aéroports, des mers, des villes. On peut aussi ajouter des types de terrains en 3D. Les lignes de codes jaune et magenta réapparaissent quelques secondes, avant d’être de nouveau remplacé par la carte, dont l’un des aplats est passé du rouge au bleu. Les allers-retours entre les deux pages se poursuivent à mesure que la voix détaille les différentes possibilités. Les échanges sont si rapides que je peine à distinguer les mers des routes des aéroports des villes. Dans une des vignettes de plus petite taille, une des participantes caresse lentement un chat au pelage noir. Son application a raison de ma concentration. Des dunes. On m’interpelle. Dans quel cas cela peut-il être utile ? Je m’approche pour interagir, prendre possession de l’espace virtuel, prendre position dans l’espace que je contemple inactive depuis longtemps maintenant, mais je suis subitement ramenée à mon inertie, découragée, rappelée à la pesanteur et à l’inanité de ma solitude présente. Il y a de jolies choses possibles si vous regardez bien, par exemple vous pouvez mettre les vagues sur vos cart Mon bureau est placé devant une grande fenêtre. Derrière cette fenêtre il y a une baie. La marée est haute, l’eau à perte de vue. Je m’arrête quelques instants, mes yeux soulagés d’accommoder enfin vers le lointain.


Je repousse à nouveau mes trois doigts sur le pavé tactile, le premier plan s’envole et mes yeux plongent en direction de la page Youtube. Je fais défiler les petits encarts vidéos situés en bas à droite de l’image du chien triste pendant quelques secondes avant de trouver ce que je cherche. La vignette mesure trois centimètres de large pour deux de hauteur, elle présente une forme blanche effilée tenue dans une main gantée de noir et en dessous on lit « couteau de cuisine en Eau de mer le plus pointu au monde ».