"Que reste-t-il face aux bêtes ?"
—————————Chloé Vanden Berghe






"Cultiver nos pratiques d'abstraction ?
Reprise de L'art comme expérience"
———————————————————————————————Alice Mortiaux






"Géohistoires entre Walter Benjamin et Anna Tsing"
——————————————————————————————————————————————Aline Wiame






"Discussion collective""
——————————————————————————————————————avec Noëllie Plé et Anti Devillet











RÉCITS DES TERRESTRES

Chloé Vanden Berghe, Alice Mortiaux,Aline Wiame,
Noëlie Plé, Anti Devillet, Noé Gross




Nous avons ici à défendre en commun un lieu qui puisse au fond accueillir ce qui nous déborde, une “zone à défendre” ou un lieu à espacer par la pratique d’une politique de l’amitié qui consiste ni plus ni moins qu’à s’adresser aux autres, qu’à prendre la parole pour la donner à quelqu’un d’autre qui la donnera elle-même à quelqu’un d’autre. SPECULOR se veut être un espace d’alliances toujours précaires entre des disciplines d’écriture qui ont en commun de se retrouver et de ne pas se retrouver, chacune différemment, dans la question du récit, en fonction de ce qui les tient, les obligent et les façonnent dans leur rapport à la narration. Car les sciences humaines ont aujourd’hui fait plus que simplement retrouvées ce sens de la narration : face aux enjeux du monde contemporain, face à l’importance du terrestre et du vivant, elles ont éprouvé la frontière qui les séparent de la littérature d’extraordinaires nouvelles manières, et cela afin d’être à la fois mieux requises et de proposer de nouveaux affects. Autant de styles et de pensées comme façons d’être équipé devant la nécessité de dépasser les grandes binarités qui ont structuré la pensée occidentale.Il ne s’agit pas, dans ce monde depuis lequel émergent fugacement de nouvelles lumières, d’ériger des nouveaux récits mais de collecter comme le disent si bien Baptiste Lanaspeze et Marin Schaffner des histoires de lieux, de vivants (et on pense aux récits de Deborah Rose, d’Anna Tsing, de Vinciane Despret, de Stephen Jay Gould –des biographies de vivants) des histoires d’écosystèmes, qui soient autant d’histoires vraies qui nous permettent de décoloniser notre rapport à la vérité. Et s’agissant, il s’agit ainsi de penser et construire avec les communautés habilitantes pour recomposer les savoirs et les pratiques et élargir ce qu’on est en mesure de penser.










( « Lorsque les objets artistiques sont séparés à la fois des conditions de leur origine et de leurs effets et actions dans l’expérience, ils se retrouvent entourés d’un mur qui rend presque opaque leur signification globale, à laquelle s’intéresse la théorie esthétique. L’art est alors relégué dans un monde à part, où il est coupé de cette association avec les matériaux et les objectifs de tout autre forme d’effort, de souffrance, de réussite. Une première tâche s’impose donc à celui qui entreprend d’écrire sur la philosophie des beaux-arts. Il s'agit de restaurer cette continuité entre ces formes raffinées et plus intenses de l’expérience que sont les œuvres d’art, et les actions, souffrances, et événements quotidiens universellement reconnus comme des éléments constitutifs de l’expérience. Les sommets des montagnes ne flottent pas dans le ciel sans aucun support ; on ne peut pas non plus dire qu’ils sont tout simplement posés sur la terre. Ils sont la terre même, dans un de ses modes de fonctionnement visibles. Il appartient à ceux qui s’intéressent à des théories sur les phénomènes terrestres, aux géographes et aux géologues, de rendre ce fait évident dans ses diverses implications. Le théoricien qui souhaiterait traiter des beaux-arts sur un plan philosophique a une tâche similaire à accomplir. »
—John Dewey, L'art comme expérience(1931)                           )









( « Au récit de la genèse biblique sont en train de se substituer les nouveaux récits de la recréation permanente du monde. Ici, nous ne saurions mieux faire que de citer Walter Benjamin condamnant le réductionnisme corrélatif du primat de l'informa-tion : « Lorsque l'information se substitue à l'an-cienne relation, lorsqu'elle-même cède la place à la sensation, ce double processus reflète une dégra-dation croissante de l'expérience. Toutes ces formes, chacune à leur manière, se détachent du récit, qui est une des formes les plus anciennes de communication. A la différence de l'information, le récit ne se soucie pas de transmettre le pur en soi de l'événement, il l'incorpore dans la vie même de celui qui raconte pour le communiquer comme sa propre expérience à celui qui l'écoute. Ainsi le narrateur y laisse sa trace, comme la main du potier sur le vase d'argile. » Mettre au jour d'autres mondes que ceux de la pure information abstraite, engendrer des Univers de référence et des Territoires existentiels où la singularité et la finitude soient prises en compte par la logique multivalente des écologies mentales et par le principe d'Éros de groupe de l'écologie sociale et affronter le face-à-face vertigineux avec le Cosmos pour le soumettre à une vie possible, telles sont les voies enchevêtrées de la triple vision écologique. »
—Félix Guattari, Les trois écologies, Paris, Galillée,p. 69-70     )








( «Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire. Et s’il advient qu’en société quelqu’un réclame une histoire, une gêne de plus en plus manifeste se fait sentir dans l’assistance. C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. L’une des raisons de ce phénomène saute aux yeux : lecours de l’expérience a chuté. Et il semble bien qu’il continue à sombrer indéfiniment. Il suffit d’ouvrir le journal pour constater que, depuis la veille, une nouvelle baisse a été enregistrée, que non seulement l’image du monde extérieur, mais aussi celle du monde moral ont subi des transformations qu’on n’aurait jamais crues possibles. Avec la Guerre mondiale, on a vu s’amorcer une évolution qui, depuis, ne s’est jamais arrêtée. N’avait-on pas constaté, au moment de l’armistice, que les gens revenaient muets du champ de bataille –non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable ? [...]
Une génération qui était encore allée à l’école en tramway hippomobile se retrouvait à découvert dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages et, au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps de l’homme. »

—Walter Benjamin, Le conteur, in Oeuvres III, Gallimard, 2000     )