Esther Ferrer manipulant une de ses maquettes. Photo Mathilde Roman.




PETITE DéAMBULATION PERSONNELLE DANS DES FORMES D'OEUVRES MENTALES

Mathilde Roman




  J'ai toujours été fascinée par une anecdote de Denis Oppenheim : dans les années 1960, assis dans son atelier vide à New York, il raconte qu'il se réjouissait de n'être encombré de rien, tout en pouvant se plonger mentalement dans l'ensemble de ses oeuvres, sans avoir ni à les déballer, ni surtout à les stocker. Réalisées en extérieur, de manière performatives et in situ , elles intégraient dans leur conception leur propre disparition, leur donnant une puissance mémorielle affranchie de leur présence matérielle. En s'ancrant dans l'expérience, l'oeuvre de Denis Oppenheim est aussi indissociable d'une existence conceptuelle et mentale.

Nous vivons tous avec des oeuvres fantômes, dans un dialogue fertile avec les traces actives qu'elles laissent en nous. Elles traversent les différents moments de nos vies, imprégnant nos sensibilités de leurs passages et de leurs possibles récits. Si le musée imaginaire peut être une association d'images épinglées sur un mur virtuel, il est aussi et surtout un entremêlement de souvenirs, de sensations, de rêves, de désirs et d'un ensemble de notes laissées ici et là. Mais il est également fait des fantasmes d'oeuvres inaperçues, de toutes celles que l'on n'a jamais vues mais qui nous ont été racontées, et dont on s'est saisi à travers les imaginaires d'autrui autant de figures de passeurs, qu'ils soient artistes, producteurs, commissaires ou amateurs, si tant est qu'ils aient eu ce jour là le désir de nous indiquer un cheminement possible vers une oeuvre absente.

J'ai toujours aimé, comme Denis Oppenheim, vivre des émotions artisiques depuis mon espace à moi, dans l'intimité de mon fauteuil, de mon balcon ensoleillé. Faire venir des oeuvres mentalement en me plongeant dans mes carnets, dans mes souvenirs d'exposition, dans des catalogues, dans des récits critiques et théoriques. Mais j'aime tout particulièrement les oeuvres que je rencontre au détour d'un roman, d'un film, d'une pièce de théâtre et qui me surprennent par leur irruption inattendue au détour d'une fiction.

J'ai rencontré Rétine dans un moment étrange de dilatation temporelle, lors d'une performance où le scintillement lumineux de certaines pages du livre aggrandies à une échelle sculpturale m'encourageait à me perdre dans la lecture des mots et dans leurs superpositions infinies. Des danseurs se mouvaient lentement, transformant le récit en décor, intégrant la présence du public dans une ambiance troublante. Je me souviens de mon attachement hypnotique à la dernière phrase imprimée en bas d'une page

Voici mon temps d'exposition.


Mon temps d'exposition dans l'épaisseur fictionnelle devient un temps de traversée littéraire qui, avec ses doutes, ses incertitudes, trace une ligne de force qui rend possible l'existence de l'oeuvre, sans qu'il ne me soit jamais nécessaire de sortir de ma position de lecteur pour la vivre.

Plus tard, lorsque je me retrouvais dans l'intimité de la lecture, je me sentis en grande familiarité avec ce texte. Le narrateur, assistant d'une artiste à la carrière internationnale, DGF, décrit des situations du monde de l'art que je connais bien. Les processus de création, de fabrication de l'oeuvre et de l'exposition sont décrits sans mystification, et l'auteur prend même un certain plaisir à mimer certaines dérives hystériques du monde de l'art globalisé. Mais là encore les mots font décor à ce qui se joue véritablement : une expérience perceptive de dilation où l'émotion esthétique s'ancre au plus profond des perceptions quotidiennes. L'exploration rétinienne, qui est le sujet de l'exposition de DGF et de ses oeuvres, auquel le narrateur voue une admiration obsessionnelle, devient une exploration intime, traversante, déphasante. S'il est au plus près du processus créatif, y participant dans un vaste labeur le laissant bien souvent hébété, épuisé et en sueur, ce n'est pourtant pas pour vivre enfin, dans l'expérience de l'oeuvre, un moment d'épanouissement libérateur. Le narrateur, et le lecteur que je suis à travers lui, vit ses émotions esthétiques dans l'entremêlement du processus créatif et de ses expériences quotidiennes, dans un regard croisé, dans un paysage, dans un étirement du temps, dans une frustration mise en scène dans un dispositif virtuel. L'oeuvre plastique se transforme dans le récit littéraire en une obsession aussi envahissante qu'inatteignable. Elle est ce qui initie, motive, dirige les regards mais qui ne sort pas de cette position ambigüe où tout est possible, mais où tout reste à parcourir. Comme un dessin dans un coin d'un carnet, un croquis préparatoire abandonné, une maquette qui ne changera jamais d'échelle.

Lorsque je vais à Paris, je rends visite à l'artiste Esther Ferrer pour parler, boire un café, écouter ses récits et regarder ses maquettes. Chacune est un projet d'installation in situ réalisé à une échelle manipulable, à partir de matériaux récupérés, dans une économie légère et autonome. L'oeuvre est là, mise en mouvement par la parole et les mains de l'artiste indiquant, déplaçant, actionnant, et s'interrogeant chaque fois sur la nécessité de faire autre chose que cette étape préparatoire qui est celles des possibles, des incertitudes, des non résolutions. La force des explorations mentales, des récits à écrire qui me viennent dans ces moments me renvoient à Rétine , et aux conversations que nous avons depuis notre rencontre avec Théo.
La prochaine fois que je vais à Paris, j'aimerais l'amener avoir moi chez Esther Ferrer.