LA RONDE

Henri Guette




Quand je balaie mon écran, je finis toujours par retrouver ce carré noir que je garde précieusement. Ce n’est même pas vraiment une image, seulement le début d’une vidéo que je prends garde de ne pas effacer. On ne comprend pas avant plusieurs secondes ce qui se passe. Des lumières se succèdent au mur à un intervalle régulier, celui d’un diaporama. On y voit une feuille, une main peut-être en train de déplacer cette feuille. Le geste a quelque chose d’abstrait et je n’ai pas réellement saisi ce qui se jouait dans cette présentation. Sur le mur, une tâche jaune-orangée s’étend, je ne retiens que la texture chaude d’un jour d’été dans une salle climatisée. C’est dans un coin de la Tate Modern que j’ai allumé ma caméra. Peu importe l’étage, j’étais au bout d’un couloir et je crois bien que j’approchais de la fin de mon tour. Je retrouve le souvenir peu à peu et le bruit qui témoigne du passage d’une diapositive à une autre. Passage au noir. Mes yeux n’ont pas le temps de s’habituer que d’autres figures se glissent dans l'image, des visiteurs que j’ai emportés avec moi.

Contre le mur, une petite fille compte à voix haute. Elle est sur la cible, le centre de la projection et se fond complètement dans le dispositif. Ce que je traduis, c’est le début d’un jeu ; un, deux, trois… Elle fait durer les chiffres mais la cadence du carrousel est mesurée et la lumière revient sur le mot de Soleil. Je n’ai rien vu dans l’ombre mais ils ont bien bougé, les autres enfants qui se tenaient en ligne derrière moi. La petite les dévisage, à la recherche d’un faux mouvement ou d’un tremblement. Les bras en l’air comme déjà pris en défaut, l’un d’eux éclate de rire - aussitôt écarté de la compétition. Aucun d’eux ne semble me remarquer, tout occupé à poursuivre leur courses. Leurs mouvements découpés par la machine définissent une temporalité qui ne tient plus en secondes ou minutes. La notion du temps n’a paradoxalement pas d’importance dans le parcours de visite. Tout est fait pour que l’on ne cherche plus l’heure, que l’on ne trouve plus de raisons de courir. Dans les salles uniformément blanches, la lumière semble toujours venir du ciel. La notion de rendez-vous tient du hasard.

Le dispositif a pris toute la place dans ma mémoire. Seul le cliquetis des bras mécaniques me permet d’organiser les images anonymes. Discret jusqu’à en marcher à reculons, je n’ai pas vu de cartel, je n’ai pas vu de parents et je n’ai pas cherché à en savoir plus. Pris moi-même au jeu du soleil, je regarde les autres photos de ce jour-là d’un autre œil comme si certains détails pouvaient s’animer. Mon reflet dans une vitrine, une jambe entrée dans le cadre ou un autre visiteur de dos me semblent suspects. Devrais-je laisser ma place à l’écran ? J’ai ce réflexe presque inconscient d’attendre d’être seul pour appuyer sur le déclencheur. L'œuvre en gros plan, l’œuvre qui fait le vide autour d’elle. J’ai regardé longtemps, je crois qu’il s’agit du prolongement d’une émotion. Je ne sais pas toujours la qualifier, mais parfois je devine la précipitation à la façon dont ma main a tremblé. C’est quelque chose d’une intimité que je ne veux pas partager dans le cadre de mon téléphone. Bien sûr les couleurs ne sont pas les mêmes mais le souvenir ment par définition et je veux retrouver l’inspiration de ce jour là, du premier vers d’un poème commencé.

Que font les gardiens quand les enfants sont partis ?





















































Image : https://fromsmash.com/photo-speculor