( “Speculator”

“(...)It turned out that the etymology of “speculation” leads not only to
the verb “speculare” but also to the word “speculator”. In Ancient Rome,
a speculator was a scout, a lookout, either in a tower observing the surrounding area, or sent ahead of an army. If we take this very literally,
the speculator has a practical function that is very embedded in the real,
in experience: to be on guard against approaching danger,to warn his comrades if necessary to prepare the city to defend itself, to prepare the soldiers to get into position etc. Later on, the term came to denote the stargazers, people looking far into the distance, equipped with apparatuses to observe the stars. We can see very clearly how the term “speculator” came gradually to represent someone who looks further and further a field, hence finally the pejorative meaning of someone speaking of things whose existence escapes experience,
an existence that cannot be proven. I found it really exciting to return
to the primary sense of this term and to see what we could derive from it: “speculation” as a pragmatic function closely linked to the real.”

                     )

QUE PEUT LA CRÉATION LITTÉRAIRE

Noé Gross

  Depuis quelques années, et notamment depuis la secousse théorique qu’a provoquée la parution de Par-delà nature et culture de Philippe Descola en 2005, les sciences humaines ont poussé vers de nouvelles modalités leur rapport à la littérature. Celles-ci ne retrouvent pas simplement
le sens de la narration, mais déploient une nouvelle pensée du récit afin de faire droit aux relations entre humains et non-humains que notre naturalisme concevait sur le mode de la séparation. Travailler par-delà nature et culture nécessite de penser entre les grandes binarités qui ont structurées la pensée occidentale. Notre division arts et sciencessubjectif et objectif, sujet et objet, fiction et réaliténous empêche de mettre en dialogue nos connaissances dans des champs composés de savoirs pluriels.

Dans la même dynamique de refonte, la philosophie tente aujourd’hui de s’inscrire dans ce vaste mouvement de redéfinition des régimes narratifs et descriptifs. Interrogeant ainsi le statut de nos abstractions et de nos métaphysiques face aux transformations de nos visions du monde,
elle tâche elle aussi de recalibrer ses méthodes et le type d’attention qu’elle porte au monde en fonction de ces enjeux. La mise en défaut de la langue pour décrire, pour écrire, peut dès lors être le lieu de relance d’un travail scrupuleux et inventif. Car les mots nous manquent pour dire les êtres et les lieux naturels au plus près de leurs surgissements et de leurs entrelacements. Les mots nous manquent pour décrire ces êtres labiles et ces « existences moindres » qui agitent
et multiplient nos histoires, cette collectivité des existants avec laquelle la réalité humaine est en prise, en un mot, ce détail du monde.

La littérature est alors notre plus grande ressource lorsqu’elle se donne pour tâche de nommer ce monde en détail et de recueillir par les traces et sur la surface des choses la loi de leur présence. Cependant,
la littérature est sans doute ce qui nous fait le plus défaut et ce qui nous met le plus en défaut. Car si elle n’accueille pas suffisamment
les nouvelles modalités qui la lie aux sciences humaines et à
la philosophie par ce travail et ce souci littéraire des surfaces du monde, la littérature risque dans bien des cas de dresser la liste de ses empêchements. Que peut la littérature aujourd’hui si elle ne se conçoit plus close sur elle-même ? Que peut-elle face aux sciences humaines, face à la philosophie et à l’épreuve du monde ?

Qu’on soit à l’université ou en dehors, on ne peut désormais totalement s’empêcher d’expérimenter des nouvelles formes de création et de pensée, de rétrécir les questionnaires et de dépeupler les récits. En ne lâchant rien desexigences du métier et des scrupules nécessaires aux disciplines, il s’agit toujours de proposer de nouvelles formes d’alliances, d’influences et d’enchevêtrements afin de rendre justice aux êtres et aux problèmes qui nous requièrent collectivement. Ces êtres, il faut d’abord les décrire et les écrire. Conçu sous la forme d’un atelier collectif, le séminaire tentera d’ouvrir un espace de paroles dans lequel ce passage successif de la parole entre chacun depuis des lieux et des enjeux situés élargira l’espace même de notre pensée connectée. Rien de moins qu’une politique de l’amitié.